La mise en abyme en narratologie
par Klaus Meyer-Minnemann et Sabine Schlickers
Quand nous écoutons raconter une histoire, ou quand nous lisons un texte narratif,
nous sommes sûrs d’y voir respectées certaines lignes de partage,
qui établissent des frontières nettes entre l’acte racontant
d’une part, et ce qui est raconté de l’autre, et qui, en même temps, garantissent un ordre solidement structuré tant pour l’ensemble
du narré que pour celui de la narration. C’est cet ordre avec
ses différents niveaux et ses hiérarchies, qui sert de point
de repère pour la lecture ou l’écoute d’un texte narratif individuel,
en permettant de se retrouver dans les méandres souvent labyrinthiques
du récit. Tant les lignes de partage, qui marquent la différence
entre l’acte racontant et ce qui est raconté, que l’ordre dans
le domaine de la narration ou du narré, font partie de ce qu’on
peut appeler les doxa du récit, c'est-à-dire de tout ce qui est narrativement connu et admis comme
normal, et qu’on s´attend à retrouver sous n’importe quelle
forme de récit. Toute violation délibérée de ces doxa du récit est sentie comme une infraction à la norme, produisant un effet de
bizarrerie soit fantastique soit bouffonne. Une de ces violations,
qui a reçu le nom de métalepse, a été récemment l’objet d’un colloque international, organisé à Paris par le
C.R.A.L. et le Département de Littérature Comparée de Paris
III en novembre 2002 et dont les Actes paraîtront prochainement.
En plus, Gérard Genette vient de publier un essai sur le passage
de la métalepse de la figure rhétorique à la fiction, qui est
une version amplifiée de sa contribution à ce colloque.[1]
Or, les violations des doxa du récit peuvent être très variées. Pour y mettre un peu de l’ordre, on peut
les regrouper sous le nom de paradoxes du récit et en distinguer plusieurs types. Dans notre projet de recherche, qui examine
ces infractions narratives dans le cadre des projets du Groupe
de Recherche en Narratologie de l’Université de Hambourg, nous,
c’est à dire les membres du projet de recherche Nina Grabe,
Sabine Lang, Klaus Meyer-Minnemann et Sabine Schlickers, en
sommes venus à différencier quatre types fondamentaux de procédés
narratifs paradoxaux que nous appelons la syllepse, la mise
en abyme ou l’épanalepse, la métalepse et le pseudo-diégétique
ou l’hyperlepse. Pour bien comprendre quels sont les traits
caractéristiques que nous attribuons à la mise en abyme ou
épanalepse dans l’ensemble des paradoxes du récit, il est indispensable de présenter brièvement notre typologie des infractions
aux doxa narratifs, pour voir quel est le lieu que nous y assignons à la mise en abyme.
Nous divisons les paradoxes du récit en deux classes, dont la première regroupe
les procédés narratifs de nivelage des lignes de partages ou
frontières à l’intérieur de l’histoire ou du discours, ou bien encore entre ces deux domaines fondamentaux du récit. La seconde classe
réunit les procédés narratifs de la transgression des lignes
de partages ou frontières du récit. Le nivelage des lignes
de partages ou frontières du récit consiste d’ une part dans
un rapprochement d’espaces et de temps aux différents niveaux
du récit, et de l’autre dans la construction narrative d’énonciations
et d’énoncés séparés sous forme d’analogie. Le second type
de nivelage, dont nous nous occuperons tout à l’heure, porte
dans notre typologie le nom de mise en abyme ou épanalepse,
tandis que le premier reçoit le nom de syllepse. Comme procédé
narratif celui-ci rapproche des espaces et des temps distincts
du récit, en les mettant paradoxalement sur un même niveau.
C’est le cas, par exemple, du nivelage opéré par le narrateur
des Illusions perdues de Balzac quand il fait la remarque suivante: «Pendant que le vénérable ecclésiastique
monte les rampes d’Angoulême, il n’est pas inutile d’expliquer
le lacis d’intérêts dans lequel il allait mettre le pied»[2], ou encore du nivelage produit par le narrateur du Roman comique à la fin du septième chapitre, quand il dit par rapport au curé malade, qui est descendu dans la même auberge que les comédiens:
«Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et verrons dans
le suivant chapitre ce qui se passoit en celle des comédiens».[3] Dans les deux cas le résultat consiste dans un rapprochement paradoxal d’espaces
et de temps entre l’énonciation et l’énoncé du narrateur, un
rapprochement qui, par la nature même de la narration dans
les deux œuvres comme narration faite d’un point de vue rétrospectif,
située localement et temporellement à un niveau postérieur
aux événements racontés,
produit un effet de bizarrerie. Genette, dans son Discours du récit, a donné le nom de métalepse à ce procédé, que dans notre typologie nous appelons
syllepse, en faisant référence à la figure rhétorique du même
nom qui est un cas spécial du zeugme, par lequel il se produit
un rapprochement syntactique entre deux termes sémantiquement
incompatibles. Un bel exemple de cette figure est cité par
Heinrich Lausberg dans ses Éléments de la Rhétorique littéraire. Dans Booz endormi de Victor Hugo nous trouvons l’expression suivante: «Vêtu de probité candide
et de lin blanc».[4] On voit très bien, comment dans ce cas la ligne de partage entre le signifié
de «probité» et le signifié de «lin» est effacée par un rapprochement
syntactique des deux mots, rendu ici plus ou moins acceptable,
il faut l’avouer, malgré l’incompatibilité entre les deux expressions
, à cause de la proximité sémantique entre les adjectifs «candide»
et «blanc».
La raison de la substitution de la notion de métalepse dans notre typologie par la notion de syllepse dans les cas du nivelage des lignes de partage du récit est due au fait que
chez Genette la notion de métalepse désigne deux procédés narratifs différents que, selon nous, il faut bien distinguer.
D’ une part, nous trouvons le procédé narratif de la syllepse, qui produit un nivelage d’espaces et/ou de temps à l’intérieur d’un même niveau
narratif ou entre deux niveaux narratifs différents (comme
on l´a vu dans les exemples cités de Balzac et de Scarron).
De l’autre, il existe le cas de franchissements in corpore ou in verbis des lignes de partage du récit par une instance narrative, que nous rangeons
dans notre typologie sous la notion de transgression, conjointement
avec le procédé du pseudo-diégetique ou de l’hyperlepse. Pour
nous, la métalepse est un procédé de transgression verticale ou horizontale de lignes de partage
entre les énonciations ou les énoncés du récit, tandis que
dans le cas du pseudo-diégétique ou de l’hyperlepse, la transgression
consiste dans l’inversion des fonctions de la narration entre
l’hypodiégétique et le diégétique d’un texte narratif, ou vice versa. Pour rendre ces distinctions sommaires un peu
plus explicites nous avons élaboré un schéma représentant notre
typologie des paradoxes du récit que voici:

Nous avons dit que la mise en abyme ou épanalepse est un procédé narratif de nivelage en ce que, par les analogies entre énonciations
et énoncés qu’elle établit, elle met en question d’une façon paradoxale les lignes de partage qui garantissent
l’unicité des éléments du récit. On sait que la notion de mise en abyme pour désigner ce procédé narratif a été introduite en 1893 par André Gide dans
son Journal (1889-1939). Cependant, le procédé narratif lui-même –comme presque toujours dans ces cas
de dénomination – est beaucoup plus vieux que la notion qui
le désigne; il s´agit, suivant la définition devenue classique
de Gide, qu´ «en une œuvre d'art on retrouve ainsi transposé,
à l'échelle des personnages, le sujet même de cette œuvre»
(Gide 1948:41). Gide mentionne comme exemple du procédé décrit
par lui le livre dans le livre ou le théâtre dans le théâtre.
Tous ces exemples constituent une espèce de réflexion d´un
niveau supérieur à un niveau inférieur, d’un niveau extradiégétique
à un niveau intradiégétique. Parmi les narratologues qui ont
précisé la définition de Gide, il faut mentionner tout d´abord
Lucien Dällenbach, qui a présenté en 1977 la typologie à la
fois la plus complète et la plus maniable de ce qu’il a appelé
le «récit spéculaire» et qui correspond à la mise en abyme
de Gide. Vous verrez tout à l’heure que notre typologie de
la mise en abyme ou épanalepse ressemble en beaucoup de points à la sienne. La critique de Mieke Bal (1978)
de la typlogie de Dällenbach et sa proposition de la modifier
conformément à la sémiotique de Peirce n´a presque pas été
discutée par la narratologie française. Par contre, en Allemagne,
Ulrich Winter (1998), en se proposant de décrire le discours
d´autoreprésentation littéraire, s’est aussi servi de la sémiotique
de Peirce. Néanmoins, les nouvelles catégories d´analyse qui
en ont résulté sont très complexes et ne se prêtent pas réellement
à servir comme instrument d´analyse à la description narratologique.
Pour la France, dans ce contexte, il faut encore mentionner Jean Ricardou, qui,
certes, n´a pas analysé systématiquement la mise en abyme, mais néanmoins en partie, en la traitant dans ses études sur le Nouveau Roman (1967+1973/1990), dans lesquelles il analyse surtout ses fonctions anticipatives
et métatextuelles. D´autre part, comme écrivain, il a créé
lui-même quelques mises en abymes dans ses romans, par exemple
dans La Prise/Prose de Constantinople, publiée en 1965, dans lequel on retrouve par ex. le livre dans le livre[5] ou la «similitude textuelle» en tant que variation minime du titre du roman
(nous reviendrons à cet exemple).
À l´exception du Nouveau roman et du Nouveau nouveau roman (Dällenbach 1977, Ricardou 1973/1990), le procédé narratif de la mise en abyme
reste peu étudié. Nous espérons pouvoir combler ce déficit
dans notre projet d´investigation, dans lequel nous analysons
des textes littéraires comme le Don Quichotte et les romans comiques français du XVIIe siècle, le Tristram Shandy de Sterne et Jacques le fataliste de Diderot, des nouvelles du romantisme et du symbolisme français, des romans
espagnols d’écriture réaliste et antiréaliste (Pérez Galdós
et Unamuno) ainsi que quelques contes de Bioy Casares, de Borges
et de Cortázar.
La définition fondamentale de Dällenbach au sujet de la mise en abyme dit: «est mise en abyme tout miroir interne réfléchissant l'ensemble du récit
par réduplication simple, répétée ou spécieuse» (52+61).
L´expression «l 'ensemble du récit» ou bien «la réflexion
de la totalité du récit» (125, n.2), est mise en question par Ricardou et par d´autres critiques.
C’est ainsi que Ricardou (1973/1990:69) écrit: «Aussi, tout
ce qui se plaît, dans le texte, à établir avec quelque insistance
une relation de similitude a-t-il tendance à jouer, fût-il
partiel, fût-il fugace, un rôle de mise en abyme» (cfr. aussi
Ricardou 1967:189). Et Michael Scheffel (1997:48) observe que
l´autoréflexion (qui, pour lui, est un synonyme de mise en abyme) n´aboutit pas automatiquement à une autoréférentialité
de la totalité du récit, parce que ceci signifierait que seuls
les récits qui suivent le modèle de «cette phrase a cinq mots»
seraient autoréflexifs. Helena Beristáin (1993-1994:241), une
collègue mexicaine, qui a publié un dictionnaire de rhétorique et poétique, pense, par contre, que les deux possibilités
de réduplication sont également légitimes. Selon elle, la mise
en abyme peut se produire par rapport à certaines parties du récit ou bien encore à sa totalité («tomando como tema
ciertas partes o el todo del relato mismo»).[6] Néanmoins, on pourrait objecter aux adversaires de la possibilité d’un récit
réfléchi dans sa totalité qu´il existe un type spécifique de
la mise en abyme, la mise en abyme aporistique, dans laquelle,
en effet, l´histoire se reproduit intégralement. Mais cela
n’est justement pas vrai pour les deux autres types de la mise en abyme. Mieke Bal (1978:125) a donné une solution à ce problème qui nous paraît satisfaisante.
Elle propose la définition suivante: «Le référent doit concerner
le récit entier, mais il n´en représentera toujours qu´un aspect:
structure, fil principal de l´histoire, mode de narration dominant,
vision de quelque protagoniste etc.». Dällenbach (1977:75,
n. 1) même, parlant de la variabilité des unités d'ampleur,
observe qu´il y en a quelques-unes «qui vont du livre inséré
au syntagme», par ex. le titre de l´œuvre réapparaissant au
niveau intradiégétique du récit. De toute façon, même si la
réflexion est complète, la mise en abyme doit toujours être
quantitativement plus petite que l´objet qu´elle reflète (voir
Ricardou 1967:189), sinon on devrait parler d´une pseudo-mise
en abyme, au même sens qu´on parle d´une pseudo-diégèse.
Par rapport à la notion de «réduplication» qu’emploie Dällenbach, il nous paraît
être important de souligner encore une fois le point suivant.
La «réduplication» doit être entendue, à l’exception de la mise en abyme aporistique, comme un réfléchissement analogique. En effet, ce qui dans un récit apparaît
comme réfléchi ne l’est que sous forme d’analogie ou de similitude.
Dans ce sens, l’image du «miroir interne» qui est employée
par Dällenbach, ou encore celle du «miroitement», dont parle
Ricardou, doivent être prises comme ce qu’elles sont: des images.
Le réfléchissement partiel ou complet de l’énonciation ou de
l’énoncé n’est pas un dédoublement par identité, mais une «réduplication»
par ressemblance. La mise en abyme comme dédoublement par identité au niveau de l’énonciation ou de l’énoncé fait l’exception à la
règle, et ne doit pas être confondue avec les procédés de répétition
étudiés en narratologie sous la rubrique de la fréquence.
En ce qui concerne l’ordre narratif ou la distribution de la mise en abyme dans le récit, il peut se présenter comme chronologique, analeptique, proleptique
ou anaproleptique. Mais, au fond, qu’est-ce qu’il faut entendre
par «récit»? Dällenbach préfère ce terme à la notion de «sujet» de Gide, laquelle lui parait être trop
ambiguë pour désigner l’objet de la réflexion de la mise en
abyme.[7] Sur ce point, on peut certainement le suivre. Mais la même ambiguité que Dällenbach
voit dans la notion gidienne de «sujet»[8] caractérise aussi le terme du «récit». D’après Genette (1972 :72), le «récit» est le «signifiant, énoncé, discours ou texte narratif lui-même», dont le signifié
ou «contenu narratif» serait l’«histoire». En même temps, toujours selon Genette, le «récit» est le signifié
de son «acte narratif producteur», qui n´est rien d’autre que
la «narration» (ibid.). Mais quand on y regarde de près, il
s’avère que ce qu’on désigne par le terme de «récit» recouvre
aussi bien ce qui, dans un texte narratif, est énoncé, c’est à dire l’histoire à l’état racontée, que son acte narratif
producteur, c’est à dire l’énonciation. On ne saurait pas détacher celle-ci de son produit, l’énoncé
ou, pour être plus précis, on saurait la détacher seulement
pour des raisons d’analyse. C’est ainsi que le terme du récit
en narratologie présente toujours une double face, celle de
l’énoncé et celle de l’énonciation.
On rencontre le même problème de la double face du récit par rapport à la mise en abyme de l'énoncé ou encore mise en abyme fictionnelle: puisque la mise en abyme de l'énonciation est en même temps fictionnelle, ou parce que l´énoncé et l´énonciation sont les deux faces du récit, on doit conclure que les distinctions de Dällenbach
à l´égard de l´objet du réfléchissement ne sont pas élémentaires,
mais qu´elles en accentuent plutôt un certain aspect – et Dällenbach
s´en rend bien compte lui-même.[9] C´est à cause de cette tendance cumulative qu´au lieu de présenter dans son
chapitre «La narration mise au jour» des exemples pour la mise
en abyme de l´énonciation, il y cite des exemples pour la mise en abyme de l´énoncé. Cependant, on pourrait objecter à cette critique que la mise en abyme montre
des caractéristiques semblables à celles de la métalepse, qui
remettent en question notre chère distinction heuristique entre
énonciation et énoncé. Mais contrairement à la métalepse, la
mise en abyme ne paraît pas produire le même degré de bizarrerie.
Cette diminution de la bizarrerie serait due, comme on a pu
le voir, à son caractère plutôt niveleur que transgresseur
des lignes de partage délimitant et hiérarchisant du récit.
Un autre problème conceptuel de la mise en abyme se pose avec la transposition
déjà mentionnée du sujet «à l'échelle des personnages». Contrairement
à Gide, Dällenbach (1977:70ss.), Mieke Bal (1978), Ron (1987:427+429+437),
Fevry (2000) et d´autres narratologues, nous pensons que, bien
que la mise en abyme soit toujours diégétique, elle peut réfléchir
aussi le niveau extrafictionnel (le niveau où se situent l´auteur
et le lecteur implicites), ou encore les paratextes. Voyons
comme exemple pour ce réfléchissement au niveau extratextuel
l´Histoire comique de Francion (1623/1626/1633) de Charles Sorel: Avec l´aide d´un homme riche, Francion est
introduit dans la vie de la Cour. Il écrit pour lui des lettres
d´amour (vi, 314) et devient l´amant de sa maîtresse. Elle
reconnaît alors l´auteur réel des lettres – c´est-à-dire Francion–,
et cette reconnaissance pourrait être interprétée comme une mise en abyme des mascarades de Sorel, qui n´a publié aucune des versions du Francion sous son vrai nom.[10]
Après ces explications préliminaires voici notre typologie de la mise en abyme:
Au lieu de recourir à la distinction histoire/discours, nous préférons pour notre typologie les notions d´«énoncé» et d´«énonciation»
qui offrent une extension plus restreinte de ce qui est réfléchi
par la mise en abyme. L´histoire n´existe pas comme donnée
textuelle, mais seulement comme artefact qu´on doit construire à base des éléments du texte. L´énoncé, par contre, se
rapporte aux aspects de l´histoire sous forme de récit: l´énoncé
représente donc certains aspects de l´histoire dans une forme
narrativisée. (Dällenbach utilise aussi la notion de «mise
en abyme fictionnelle» comme synonyme de la «mise en abyme
de l´énoncé».)
L´énonciation correspond à la notion de narration comme partie du discours,
c´est-à-dire que l´énonciation se rapporte à l´acte narratif,
à la situation narrative et au style. En plus, elle comprend
l´autoréflexivité au sens de Jakobson (la fameuse fonction
poétique). Contrairement à la notion de «discours», la notion
d´«énonciation» ne comprend pas les aspects du récit au sens
d´«ensemble des événements rapportés».[11] Néanmoins, nous conservons la notion d´«histoire» pour nous référer à l´histoire
sous sa forme reconstruite de l’ énoncé.
Une première modification importante de la typologie de Dällenbach que nous
proposons concerne la possibilité d´une mise en abyme horizontale. On pourrait penser d´abord que dans ce cas´il s´agit simplement d´une répétition,
c´est-à-dire d´un phénomène de fréquence au niveau de l´histoire
ou du discours. Mais nous avons déjà souligné que ce qui distingue
la mise en abyme de la fréquence, c´est qu´il y a seulement une relation d´analogie entre le
réfléchissant et le réfléchi, et non pas une relation d´identité.
D´autre part, la notion d´abyme, qui indique toujours une direction
verticale, de haut en bas, devient problématique à cause de
cette modification. Pour cela nous proposons d´introduire la
notion de mise en reflet, qu´il ne faut pourtant pas non plus confondre avec les «similitudes textuelles»
étudiées et pratiquées par Jean Ricardou (1973/1990:75). Nous
excluons donc les répétitions littérales ou truquées où il
suffirait de changer une seule lettre comme dans le titre La Prise/Prose de Constantinople[12] pour obtenir une mise en abyme.
Un bel exemple de mise en reflet grâce à un miroir nous est fourni par Ricardou
lui-même dans son livre Le Nouveau Roman (1973/1990:48), sans qu´il fasse mention de son caractère d’horizontalité: La
«mise en abyme picturale», le fameux «Portrait des Arnolfini»
de Van Eyck montre non seulement le couple la main dans la
main, mais le dédouble aussi dans un petit miroir convexe situé
derrière eux sur le mur, qui montre à la fois le peintre et
un autre homme. La mise en reflet par un miroir est fréquente
dans la peinture flamande du XVe siècle et se retrouve plus tard dans la peinture italienne du XVIe siècle et ailleurs. C’est ici peut être qu’on peut parler d’une réduplication
par identité, bien que le réfléchi ne soit qu’une image du
réfléchissant.
Chacun des deux types de mise en abyme que nous venons de distinguer se subdivise alors en deux sous-types:
| mise en abyme horizontale de l´énoncé mise en abyme verticale de l´énoncé
|
mise en abyme horizontale de l´énonciation mise en abyme verticale de l´énonciation
|
Le troisième et dernier type de la mise en abyme dans notre typologie est fourni
par la mise en abyme de la poétique. La poétique narrative du texte littéraire est aussi virtuelle que le niveau
métatextuel et elle est composée par tous les éléments du récit.
C´est pour cela qu´elle est comparable à la mise en abyme transcendantale[13] de Dällenbach, mais elle ne reflète pas par rapport au texte, comme le veut
Dällenbach (1977:131) «ce qui tout à la fois l’origine, le
finalise, le fonde, l’unifie et en fixe les conditions a priori de possibilité», mais plus simplement la poétique narrative. Pourtant, elle
ne doit pas être confondue avec un commentaire métatextuel.
Si le narrateur du roman Santa Evita de l’argentin Tomás Eloy Martínez réfléchit sur son récit et indique qu´il y
a deux histoires qui bifurquent[14], nous n´avons pas affaire à une mise en abyme. On pourrait conclure avec Dällenbach
que la mise en abyme rend visible l´invisible, en ajoutant
qu´elle-même reste invisible, contrairement à un commentaire
narratif. C´est donc toujours le lecteur implicite qui doit
reconstruire le réfléchi et le réfléchissant de la mise en
abyme.
Voyons maintenant quelques exemples de la mise en abyme, tout en suivant l´ordre de la typologie proposée.
1.1 La mise en abyme horizontale de l´énoncé
L´ordre temporel du récit ne doit pas nécessairement réfléchir d’une manière
chronologique les événements mis en reflet, mais il peut être
également inverti comme dans le récit «Voyage au grain» (Viaje
a la semilla) d´Alejo Carpentier, qui raconte la vie d´un individu,
commençant par sa mort pour finir avec sa naissance.
Malheureusement, nous n´avons pas trouvé d´exemples français pour la mise en
abyme horizontale, mais nous sommes sûrs qu´il doit y en avoir.
Dans le roman brésilien As doze cores do vermelho/Les douze couleurs du rouge d´Helena Parente Cunha, par ex., les personnages féminins font l´expérience de
désillusions semblables, mais pas identiques, par rapport aux
hommes, à leurs désirs et à leur vie. Il est important de souligner
que ce type de mise en abyme tend vers le phénomène de la fréquence,
sans coïncider avec elle, dû au fait que dans le cas de la
fréquence, comme nous l´avons déjà remarqué, on a affaire à
une répétition (ou réduction) par identité, tandis que dans
le cas de la mise en abyme la réflexion se produit sous forme
d´analogie.
1.2 La mise en abyme verticale de l´énoncé
constitue la forme la plus fréquente de la mise en abyme, dans laquelle un élément
de la diégèse est réfléchi à un niveau inférieur (hypo- ou
métadiégétique) par rapport à un niveau supérieur (ou diégétique:
«à l´échelle des personnages»). Cependant, la possibilité de
la réflexion à un niveau supérieur par rapport à un niveau
inférieur doit aussi être prise en considération, bien que
la critique l´ait négligée presque complètement.[15] L´exemple suivant d´un roman picaresque espagnol vérifie notre hypothèse selon
laquelle une mise en abyme peut réfléchir au niveau diégétique
un paratexte extrafictionnel, hypothèse déjà concrétisée dans
l´Histoire comique de Francion: dans la seconde partie du Guzmán de Alfarache (1604) de Mateo Alemán (ii, 4), le gueux Sayavedra conte sa vie au gueux Guzmán.
Cette narration autodiégétique intercalée constitue une mise
en abyme verticale de l´énoncé en tant qu´elle fait allusion
à l´affirmation paratextuelle de l´auteur Mateo Alemán que
José Martí, auteur d´une continuation apocryphe de la première
partie du Guzmán de Alfarache, lui a volé son manuscrit de la seconde partie. Dans le monde narré, Guzmán
fait allusion à ce vol du manuscrit et l´auteur implicite fait
en plus allusion à la fausse identité de son auteur Sayavedra,
puisque le personnage Sayavedra adopte le nom de Guzmán. Mais
la vengeance de l´auteur implicite sera cruelle: Sayavedra
se suicide en se noyant, tout en s’écriant: «Je suis l´ombre
de Guzmán de Alfarache! Je suis son ombre et comme cela je
vais à travers le monde».
2.1 Dans la mise en abyme horizontale de l´énonciation, deux récits coordonnés sur le même niveau narratif démontrent des éléments
structurellement similaires. Nous avons trouvé un exemple dans
le roman brésilien déjà cité As doze cores do vermelho/Les douze couleurs du rouge: l´histoire de la protagoniste est racontée dans trois variantes qui se distinguent
surtout par l´emploi de différents temps et des voix qui racontent;
à chaque variante correspond une colonne sur la page imprimée.
La première voix raconte à la première personne («eu»/«je»)
et au passé l´enfance, l´adolescence et le désir du personnage
de devenir une artiste fameuse. La seconde voix raconte au
personnage («você»/«tu») sa vie comme épouse opprimée, adultère
et mère de deux enfants ratés à la deuxième personne au présent.
La troisième voix raconte au futur et à la troisième personne
la vie du personnage («ela»/«elle») comme artiste fameuse.
2.2 On retrouve le même procédé dans la mise en abyme verticale de l´énonciation, seulement dans ce cas la mise en abyme comprend deux ou plusieurs niveaux narratifs.
Une scène-clé de Le miroir qui revient (1984) d´Alain Robbe-Grillet servira d´exemple: Corinthe essaie de raconter
les circonstances mystérieuses de la mort de sa fiancée, ce
qui constitue une mise en abyme verticale de l'énonciation parce qu´elle montre les mêmes caractéristiques que les procédés narratifs utilisés
dans la Nouvelle autobiographie de Robbe-Grillet:
une des particularités de son récit [de Corinthe] qui en rendait le déroulement
quasiment impossible à suivre, était, outre sa fragmentation
excessive, ses con tradictions, ses manques et ses redites,
le fait qu'il y mélangeait constamment les temps du passé
avec de brusques passages au présent qui paraissaient pourtant concerner la même période de sa vie, et les mêmes événements
(Le miroir, 98).
Dans l´exemple qui suit, l´auteur implicite introduit à la fois un élément autoréflexif:
dans Théorie du savoir de Luis Goytisolo, un personnage commente le style d´un texte qu´il vient de lire et qui est cité
intégralement au niveau hypodiégétique (ou metadiégétique)
du récit. Le commentaire du personnage (niveau diégétique)
montre les mêmes caractéristiques stylistiques que le texte
commenté:
les influences qu´on perçoit dans notre supposé journal intime ne correspondent
pas au champ des écrits de caractère biographique mais au roman,
et plus concrètement, concernant le style, il n´est pas difficile
de découvrir la trace de Luis Goytisolo, ces larges séries
de périodes, par exemple, ces comparaisons qui commencent par
un homérique ainsi comme, pour terminer avec un comme, de manière
pareille, non sans intercaler avant de nouvelles métaphores
[...] (notre traduction).
La mention de l´auteur Luis Goytisolo constitue en même temps une métalepse,
parce que le personnage littéraire ne peut pas avoir conscience
d´être créé par cet écrivain qui, à son tour, s´entremet ici
dans le récit du monde fictionnel pour devenir, lui aussi,
un personnage.[16]
3. Un bel exemple de mise en abyme de la poétique narrative se trouve au début de la première partie du Don Quichotte (Don Quijote I/25, 305) dans l´épisode du casque de Mambrino. Don Quichotte dit à Sancho: «ce
que tu crois être plat à rasoir, c´est pour moi le casque de
Mambrino, et pour quelqu´un d´autre ça sera autre chose». Il
s´agit ici à la fois d´une mise en abyme de l´énoncé et d´une
mise en abyme de la poétique. Don Quichotte donne à Sancho
la liberté d´interpréter l´objet, tout comme l´auteur implicite
donne au lecteur implicite la liberté d´interpréter l´histoire
qu´il est en train de lire. C´est ce que l´historien Cide Hamete,
dont le narrateur extradiégétique se sert pour raconter l´histoire
de Don Quichotte, annonce explicitement dans la seconde partie
du roman: «Toi, lecteur, qui es prudent, juge comme il te paraît» DQ II/24, 208).
On trouve dans le Don Quichotte aussi une mise en abyme de la poétique qui souligne l´aspect de l´histoire racontée:
il s´agit des histoires intercalées dans la première partie
qui thématisent toutes la fiction et avec cela le thème central
du roman. De même, les aventures du protagoniste dans la caverne
de Montesinos (Don Quijote II, 23+24), qui donnent lieu à une discussion sur la véracité du récit de Quichotte,
reflètent la problématique de l´opposition entre réalité et
fiction. Dällenbach (1977:133, n. 2) mentionne cet épisode
comme exemple pour une mise en abyme qu´il appelle transcendentale.
La mise en abyme de la poétique narrative apparaît surtout dans les romans autoréflexifs
de la seconde moitié du vingtième siècle. L´épigraphe des frères
Goncourt: «Personne n´écrit le livre qu´il voudrait écrire»,
qui se trouve en tête du roman El garabato de l´auteur méxicain Vicente Leñero, constitue à la fois une mise en abyme de
l´énoncé et de la poétique de ce roman, lequel présente divers personnages, qui veulent
tous écrire un livre important. Pourtant, chacun d´eux souffre
d´un blocage d´écriture et personne ne réussit à réaliser son
projet. Cette épigraphe fournit donc à la fois un exemple de
mise en abyme d´énoncé proleptique.
Ce qui distingue une mise en abyme de la poétique d´une mise en abyme de l´énonciation,
c´est l´extension de la réflexion. Dans la mise en abyme de
l´énonciation, l´extension est ponctuelle, elle se réduit au
passage cité, tandis que dans la mise en abyme de la poétique,
l´effet concerne le texte entier. Voyons un autre roman de
Luis Goytisolo, La colère d´Aquiles, pour illustrer cette différence: Matilde Mouret, narratrice et protagoniste
de ce roman, vient de lire son propre roman L´édit de Milan qu´elle avait édité sous le pseudonyme Claudio Mendoza. Ce roman intercalé –qui
comprend cent des 300 pages et forme alors une hypodiégèse–
contient plusieurs éléments stylistiques incongrus et des erreurs
narratives, et c’est Matilde narratrice, qui en indique quelques-uns:
L´ambiguïté est totalement préméditée. Voyons, une plaisanterie en forme de piège
que je tends au critique habitué pour qu´il puisse tirer la
conclusion subtile que Claudio Mendoza est une femme et, en
plus, lesbienne. Chaque lecteur hypothétique de ces lignes
pourrait conclure à son tour, pas moins sagacement et en vertu
du même jeu de compensations, que mon nom, Matilde Mouret,
cache un homme; chose qui, d´autre part, peut être plus sûre
que ce qu´on pourrait supposer à première vue (notre traduction).
Le lecteur focalisé doit se méfier. Il devrait relire le roman intercalé pour
examiner encore une fois les erreurs indiquées, et il doit
se demander si le texte principal ne contient pas aussi des
pièges et des ambiguïtés qu´il devrait découvrir.
Tendance cumulative des mises en abyme
Toute à l’heure nous avons déjà signalé l´entrelacement des deux aspects principaux
du texte narratif, l´histoire et le discours. En même temps
nous avons mentionné la difficulté de distinguer clairement
entre les objets de la réflexion dans les cas de la mise en
abyme. En effet, nous avons pu voir que plusieurs exemples
cités par nous ne présentent pas des mises en abymes «pures»,
mais une combinaison ou fusion de deux ou plusieurs mises en
abyme. C’est encore une fois Dällenbach (1977:139) qui avait indiqué cette «tendance
cumulative des mises en abyme élémentaires», qui pourrait être
exemplifiée par la citation suivante de L'assommoir de Zola: «Nana complétait à l'atelier une jolie éducation! [...] On était là
les unes sur les autres, on se pourrissait ensemble; juste
l'histoire des paniers de pommes quand il y a des pommes gâtées.»
(404, voyez aussi p. 474). On voit que cette phrase constitue
d´abord une mise en abyme horizontale de l´énoncé –le cas de Nana n´est pas individuel, les autres filles endurent le même destin–
et à la fois une mise en abyme de la poétique puisque la métaphore du panier de pommes avec des fruits gâtés reflète la théorie
déterministe du naturalisme.[17]
Degrés d´analogie et types de la mise en abyme
Il nous reste à déterminer encore les degrés d´analogie et d´extension de la
mise en abyme. Gide (1893/1948:41) mentionne les peintures
de Memling et de Quentin Met[s]ys, dans lesquelles «un petit
miroir convexe et sombre reflète (sic), à son tour, l´intérieur
de la pièce où se joue la scène peinte» (cfr. «Le portrait
des Arnolfini» de van Eyck). Attention: un miroir convexe défigure
toujours l’objet reflété.[18] Il faut encore une fois souligner que la mise en abyme ne répète pas simplement ce qu´elle renvoie – et c´est de nouveau Gide qui a
fait ressortir cet aspect important de la différence entre l’objet et son réfléchi, peut-être sans le reconnaître parce qu´il se
lamente: «Aucun de ces exemples n´est absolument juste».
Dans sa définition fondamentale de la mise en abyme, Dällenbach (1977:52) distingue
trois types qui concernent la réflexion: «est mise en abyme
tout miroir interne réfléchissant l'ensemble du récit par
réduplication simple, répétée ou spécieuse». Dans un second
temps, il combine ces types avec 5 degrés d´analogie, qu´il
réduit peu à peu à trois degrés: 1) similitude, 2) mimétisme
et 3) identité. Tandis que les types deviennent de plus en
plus complexes, les degrés d´analogie diminuent. Nous avons
reproduit la typologie de Dällenbach (1977:142) dans le schéma
que vous avez devant vous:
Le degré d´analogie se rapporte à la relation entre la mise en abyme et l´objet
qu´elle réfléchit. Nous pensons cependant qu´il ne faut pas
réduire cette relation à la mise en abyme de l´énoncé, comme
le fait Dällenbach (1977:142), mais qu´elle est également applicable
à la mise en abyme de l´énonciation et à la mise en abyme de
la poétique narrative.
Le type simple présente la forme «normale» d´un «fragment qui entretient avec l´œuvre qui l´inclut
un rapport de similitude» (Dällenbach 1977:51).
Dans le type à l´infini on retrouve un «fragment qui entretient avec l´œuvre qui l´inclut un rapport
de similitude et qui enchâsse lui-même un fragment qui...,
et ainsi de suite» (Ibid.). On pourrait exemplifier ce mécanisme
par le plan de l´Angleterre décrit par Borges en «Magias parciales
del Quijote/ Magies partielles du Don Quichotte»: «Imaginons
qu´une portion du sol de l´Angleterre ait été parfaitement
nivelée, et qu´un cartographe y trace une carte d´Angleterre.
L´ouvrage est parfait; il n´est pas un détail du sol de l´Angleterre,
si réduit soit-il, qui ne soit enregistré sur la carte; tout
s´y retrouve. Cette carte, dans ce cas, doit contenir une carte
de la carte, qui doit contenir une carte de la carte de la
carte, et ainsi jusqu´à l´infini.» (cité dans Dällenbach 1977:218).
Dans «Del rigor en la ciencia/De la rigeur dans la science»
(ds.: El Hacedor), Borges présente le même phénomène en invertissant la hiérarchie de l´enchâssement:
Le plan de l´empire est si détaillé qu´il acquiert la même
grandeur que l´empire (et ne sert plus à rien). Ce qui illustre
cet enchâssement à l´infini peut-être de meilleure façon, ce
sont les poupées russes. Ou bien le conte «Las ruinas circulares/Les
ruines circulaires» de Borges, qui prouve qu´un retour illimité
peut vraiment être conçu, contrairement à ce qu´en dit Dällenbach[19]: le protagoniste de Borges s´allonge au-dessous d´un piédestal pour rêver un
homme, qui, lui aussi, va rêver pour créer un fils à lui, qui
rêvera à son tour pour créer un fils, et ainsi à l´infini.
Mais à la fin du conte, le premier rêveur comprend que lui-même
est le produit du rêve d´un autre, plus exactement: «il comprit
que lui aussi était une apparence, qu´un autre était en train
de le rêver».[20] Cela ouvre la possibilité de supposer que le dernier rêveur mentionné est aussi
le produit du rêve d´un autre et ainsi de suite. On pourrait
donc conclure que le degré à l´infini ne s´étend ici pas seulement
en arrière, mais aussi en avant, puisqu´il faut supposer que
le dernier rêveur mentionné est, lui aussi, le produit du rêve
de quelqu’un d’ autre, qui, à son tour, est le produit d´un
rêve et ainsi à l´infini. La formule suivante d´Héraclite éclaire
le mécanisme de ce conte de Borges d´une manière très précise:
«Dans la circonférence d´un cercle, le commencement et la fin
se confondent» (cité par Ricardou 1973/1990:65).
Le troisième type de réduplication, le type paradoxal ou aporistique, est également très complexe. Il s´agit ici d´un «fragment censé inclure l´œuvre
qui l´inclut» (Dällenbach 1977:51) ou, plus simplement, d´un
auto-enchâssement narratif. Kellman (1980) a analysé ce procédé
dans le roman anglais, français et américain; sa définition de
cette «self-begetting novel» est la suivante:
«It is an account, usually first person, of the development
of a character to the point at which he is able to take up
his pen and compose the novel we have just finished reading.
Like an infinite recession of Chinese boxes, the self-begetting
novel begins again where it ends» (p.3). Malheureusement, l´étude
comparatiste de Kellman n´offre aucun intérêt narratologique. Le roman Les Faux-Monnayeurs (1926) de Gide fournit un exemple connu pour ce type d´auto-enchâssement narratif.
Le personnage d´Édouard écrit un journal et veut écrire un
roman sans sujet intitulé Les Faux-Monnayeurs (cfr. 87, 220, 379). Divers éléments du monde fictif d´Édouard font partie du
projet du roman[21] qui constitue sur le niveau hypodiégétique une mise en abyme de la poétique en tant qu´il reflète le roman même:
«Je [Édouard] voudrais un roman qui serait à la fois aussi vrai, et aussi éloigné de la réalité, aussi particulier et aussi général à la fois, aussi humain et
aussi fictif qu´Athalie, que Tartuffe ou que Cinna. –Et... le sujet de ce roman? –Il n´en a pas, repartit Édouard brusquement; et c´est là le plus étonnant peut- être. [...] Depuis plus d´un an que j´y travaille, il ne m´arrive rien que je
n´y verse, et que je n´y veuille faire entrer: ce que je vois, ce que je sais, tout
ce que m´apprend la vie des autres et la mienne....»(215, voyez
aussi la conception du roman d´Édouard sur les pages 213ss.)
Néanmoins, l´auto-enchâssement paradoxal n´est par parfait: 1) Édouard ne réussit
pas à terminer son projet, il ne réalise pas son roman, 2)
certains éléments du monde diégétique –comme le suicide du
petit Boris (442)– ne sont pas prévus pour être intégrés au
projet du roman d´Édouard, 3) «l´auteur», qui intervient à
la première personne, ne termine pas le roman de la manière
conçue par Édouard.[22]
Dans la mise en abyme aporistique, parfois il est difficile de savoir qui est
le responsable du récit, c´est-à-dire, qui en est le narrateur.
Les hiérarchies se renversent d´une manière paradoxale, parce
que ce type de mise en abyme est presque toujours corrélatif
à une métalepse verticale d´énonciation. Un exemple, aussi
cité par Dällenbach (1977:115) –mais il ne mentionne pas la
métalepse–, se trouve dans la deuxième partie du Don Quichotte, où la première partie est enchâssée dans la seconde dans le discours de Samson
Carrasco, qui se jette à genoux en disant à don Quichotte:
«[...] Honneur à Cid Hamet Ben-Engeli, qui a couché par écrit l´histoire de
vos grandes prouesses; et dix fois honneur au curieux éclairé qui a pris soin de
la faire traduire de l´arabe en notre castillan vulgaire, pour l´amusement universel de tout le monde» (Paris, Garnier, 1941, t. II, p. 27 cité par Dällenbach, op. cit.).
Le type le plus fréquent de la mise en abyme aporistique se trouve dans El móvil (2003)/Le motif de l´auteur espagnol Javier Cercas, qui est plus connu par son roman Soldados de Salamina (2001)/Soldats de Salamina. Dans Le motif, le protagoniste Álvaro réussit vers la fin à écrire le récit d’un crime que
lui-même avait inventé et que ses voisins avaient mis en scène,
et il présente son roman, qui commence avec les mêmes paroles
que le roman qu´on vient de lire (p. 15 + p. 98s.). On voit
donc que l´auto-inclusion n´a besoin que «d´une séquence postulant
son identité avec le livre qui l´inclut» (Dällenbach 1977:202).
Tandis que les deux premiers types, le simple et le type à
l´infini, se caractérisent par leur rédoublement (simple dans
le premier type, infinie dans le second), le type paradoxal
se définit par la structure narrative du texte.
Les fonctions de la mise en abyme
Finalement, on doit se demander quelles sont les fonctions et les manières de
fonctionner de la mise en abyme. Dällenbach (1977:140) propose
d´analyser la mise en abyme par rapport à son «rendement
narratif», ce qui nous paraît très raisonnable afin qu´elle ne
perde pas
sa vertu opératoire d´instrument d´analyse narratologique.
Le rendement narratif dépend évidemment de l´extension, de
la position et de la fonction narrative ou sémantique de
la mise en abyme. Nous pouvons présenter seulement d’une manière
très brève les fonctions principales, parce que les fonctions individuelles dépendent toujours du (con-)texte et doivent être examinées dans
l´ensemble de l´analyse de textes littéraires individuels.
Comme les différents types de métalepses, les mises en abyme peuvent renforcer
l´illusion romanesque ou bien, au contraire, la mettre en question;
Ricardou (1967:184) et Wolf (1993:295ss.) analysent surtout
l’aspect de l’ anti-illusion de la mise en abyme. Dans un article
postérieur à son Récit spéculaire, Dällenbach (1980) considère le rôle du lecteur et de la lecture, et il mentionne
la fonction de la mise en abyme de créer une certaine ambiguïté.
Ensuite, il énumère d´autres fonctions: de condensation et
d´explication.[23] Mais l´usage de la redondance ne tient pas compte de la caractéristique plus
importante de la différence, mentionnée avant. Grâce à la différence,
le lecteur est capable de distinguer les similitudes et les
divergences entre le texte et le texte réfléchi. Gide (1948:41)
mentionne deux fonctions: «Rien ne l´éclaire mieux et n´établit
plus sûrement toutes les proportions de l´ensemble». Par l´analogie,
la mise en abyme sert donc à une fonction herméneutique (éclairer
le sujet) et à une fonction esthétique (établir les proportions
de l´ensemble). La fonction poétologique forme une part intégrale
de notre mise en abyme de la poétique. C´est peut-être Jean-Jacques
Schuhl qui a découvert dans Ingrid Caven la fonction la plus importante de la mise en abyme: «Cette attirance pour l´abîme,
tout le monde l´a plus ou moins, mais cachée le plus souvent».[24]
BIBLIOGRAPHIE
1) TEXTES
Alemán, Mateo
Guzmán de Alfarache (1599+1604), 2 vols., Madrid: Cátedra (Letras Hispánicas 86+87), 1987
Balzac, Honoré de
La Comédie humaine, coll. «Bibl. de la Pléiade», t. V, Paris: Gallimard, 1977
Borges, Jorge Luis
Fictions (1944), Paris: Gallimard, 1983
El hacedor (1960), Madrid: Alianza, 1999
Carpentier, Alejo
«Viaje a la semilla», ds.: Id.: Cuentos completos, Barcelona: Bruguera, 1979, pp. 95-114
Cercas, Javier
Soldados de Salamina, Barcelona: Tusquets, 2001
El móvil (1987), Barcelona: Tusquets, 2003
Cervantes, Miguel de
El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha (1605+1615), 2 vols., Madrid: Cátedra
(Letras Hispánicas 100+101), 1994
Cunha, Helena Parente
As doze cores do vermelho, Rio de Janeiro: Universidade Federal, 1988
Gide, André
Les Faux-Monnayeurs (1926), Paris: Gallimard (folio), 1997
Goytisolo, Luis
La cólera de Aquiles, Barcelona: Seix Barral, 1979
Teoría del conocimiento. Novela, Barcelona: Seix Barral, 1981
Hugo, Victor
La Légende des Siècles, coll. «Bibl. de la Pléiade», Paris: Gallimard, 1950
Leñero, Vicente
El garabato (1967), México: Mortiz, 1994
Martínez, Tomás Eloy
Santa Evita (1995), Buenos Aires: Planeta, 1995
Ricardou, Jean
La Prise/Prose de Constantinople, Paris: Minuit, 1965
Robbe-Grillet, Alain
Le miroir qui revient, Paris: Minuit, 1984
Scarron, Paul
Le roman comique (1651-1657), ds.: A. Adam (éd.): Romanciers du XVIIe siècle, coll. «Bibl. de la Pléiade», Paris: Gallimard, 1958
Schuhl, Jean-Jacques
Ingrid Caven, Paris: Gallimard, 2000
Sorel, Charles
Histoire comique de Francion (1623/1626/1633), éd. de Émile Roy, 4 vols., Paris: Hachette, 1924-1931
Histoire comique de Francion, éd. de 1633 de Fausta Garavini, Paris: Gallimard (Folio classique 2806), 1996
Zola, Émile
L’assommoir (1877), Paris: Le livre du poche, 1983
2) ÉTUDES
Bal, Mieke
«Mise en abyme et iconicité», ds.: Littérature 29, pp. 116-128, 1978
Beristáin, Helena
«Enclaves, encastres, traslapes, espejos, dilataciones (la seducción de los
abismos)», ds.: Acta poética 14-15, pp. 235-276, 1993-94
Borges, Jorge Luis
Enquêtes (1952), Paris, Gallimard, 1957
Dällenbach, Lucien
«Intertexte et autotexte», ds.: Poétique 7, pp. 282-296, 1976
Le récit spéculaire. Essai sur la mise en abyme, Paris: Seuil, 1977
"Reflexivity and Reading", ds.: New Literary History XI/3, pp. 435-449, 1980
Díaz Arenas, Ángel
Der Abbau der Fabel ("Desfabulación") im zeitgenössischen spanischen Roman am
Beispiel von Camilo José Cela, Wien: Dissertationen der Universität Salzburg, 1984
Fevry, Sébastien
La mise en abyme filmique. Essai de typologie, Liège: Céfal, 2000
Genette, Gérard
«Discours du récit», ds.: Figures III, Paris: Seuil, pp. 65-273, 1972
Métalepse. De la figure à la fiction. Paris: Seuil 2004
Gide, André
Journal 1889 - 1939, Paris: Gallimard (Pléiade) 1948
Hempfer, Klaus W.
Poststrukturale Texttheorie und narrative Praxis. Tel Quel und die Konstitution
eines Nouveau Nouveau Roman, München: Fink, 1976
Kellmann, Steven G.
The self-begetting novel, New York: Columbia University Press, 1980
Ricardou, Jean
Problèmes du nouveau roman, Paris: Seuil, 1967
Le Nouveau Roman, Paris: Seuil, 1973/1990
«La Population des miroirs», ds.: Poétique 22, pp. 196-226, 1975
Ron, Moshe
«The Restricted Abyss. Nine problems in the Theory of Mise en Abyme», ds.: Poetics Today 8/2, pp. 417-438, 1987
Scheffel, Michael
Formen selbstreflexiven Erzählens. Eine Typologie und sechs exemplarische Analysen, Tübingen: Niemeyer, 1997
Simmonet, Émile
«Éléments de narratologie», http://membres.lycos.fr/simonnet/index.htm
Winter, Ulrich
Der Roman im Zeichen seiner selbst. Typologie, Analyse und historische Studien
zum Diskurs literarischer Selbstrepräsentation im spanischen
Roman des 15. bis 20. Jahrhunderts, Tübingen: Narr, 1998
Wolf, Werner
Ästhetische Illusion und Illusionsdurchbrechung in der Erzählkunst. Theorie
und Geschichte mit Schwerpunkt auf englischem illusionsstörenden
Erzählen, Tübingen: Niemeyer, 1993
«Framing Fiction. Reflections on a narratological Concept and an Example: Bradbury, Mensonge», ds.: Grünzweig, W./Solbach, A. (éds.): Grenzüberschreitungen: Narratologie im Kontext - Transcending Boundaries: Narratology
in Context, Tübingen, pp. 97-124, 1999
«Formen literarischer Selbstreferenz in der Erzählkunst. Versuch einer Typologie
und ein Exkurs zur ´mise en cadre´ und ´mise en reflet/série´», ds.: Jörg Helbig (éd.): Erzählen und Erzähltheorie im 20. Jahrhundert. Festschrift für Wilhelm Füger, Heidelberg: Winter, pp. 49-84, 2001