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JEUX
ÉNONCIATIFS
ET MASQUES D'AUTORITÉ POÉTIQUE***
Claude
Calame
(EHESS
et Université de Lausanne)
La
règle ne le permet pas:
le
thrène n'a pas sa place dans la maison des Muses.
Cela
ne saurait nous convenir [1] .
Qui
parle ? Qui chante ces vers en rythme éolien et en dialecte
poétique de Lesbos ? «The Poet's Voice», la
voix du poète ? «The Hidden Author», l'auteur
caché [2] ? A
qui renvoie le nous qui
semble les énoncer ? Le rhéteur platonicien de l'époque
impériale qui cite ces lignes célèbres n'a
quant à lui aucune hésitation : c'est Sappho qui
adressait ces mots à sa fille, de même que plus tard
Socrate, sur son lit de mort, réprimandera son épouse
Xanthippe pour ses plaintes. A bonne distance de la situation
historique d'exécution des poèmes édités
à l'époque alexandrine sous le nom de Sappho, nous
ne percevons quant à nous que les traces textuelles d'une
voix autrefois vive.
1.
L'énonciation entre monde fictionnel et référence
historique
Ces
traces scripturaires, ces signes graphiques organisés dans
la mise en page très singulière d'une édition
moderne sont-ils susceptibles de nous donner encore accès
à une réalité d'ordre poétique qui,
en raison de la distance historique et culturelle, nous échappe
presque totalement ? Poser la question en ces termes c'est affronter
le problème épineux de la référence.
Par l'intermédiaire des processus complexes de la production
de sens induits par l'articulation des mots et des phrases dans
le flux vocal transcrit par le système graphique de l'écriture,
le texte «réfère». Dans ce flux est
fabriqué un monde possible, un monde que l'on appellera
fictionnel, puisqu'il se
construit dans et par le mouvement de la «référentialisation»
interne au texte [3] ; mais les mots dans leur articulation
syntaxique ont aussi cette capacité étonnante d'évoquer
le monde extérieur, le monde empirique, le monde dont dépend
en définitive le monde fictionnel construit, ceci dans
un mouvement de «référenciation» dirigé
vers l'extérieur du texte. Toute artificielle et analytique
qu'elle soit, cette distinction entre l'intra- et l'extra-textuel,
entre l'intra- et l'extra-discursif (pour tenir compte d'une notion
encore à introduire) permet de rendre opératoire
le double aspect de la référence.
Dans
ce double mouvement de la référence intra- et extra-discursive,
les pronoms jouent à l'évidence un rôle déterminant.
Certains démonstratifs offrent en effet la possibilité
de désigner et de renvoyer à la fois au monde construit
dans le texte et à son extérieur. En distinguant
en 1934 déjà le processus appelé demonstratio
ad oculos de la Deixis
am Phantasma (dans un curieux
mélange de termes empruntés au latin, au grec et
à l'allemand), le linguiste allemand Karl Bühler insistait
sur le rôle que jouent les pronoms, en plus des rappels
de type anaphorique ou cataphorique, dans ce phénomène
de la double référence. Ce processus de la référence
intra- et extra-discursive est désormais devenu un concept
opératoire de la critique littéraire, notamment
des textes classiques, où il a été adopté
sous le nom de deixis [4] . Si
le caractère fictionnel de la poésie épique
homérique rend vaine toute tentative d'attacher le mode
de la demonstratio ad oculos à une poésie de tradition orale alors
que seule la pratique de l'écriture rendrait possible une
Deixis am Phantasma,
en revanche il faut relever qu'à côté du processus
de monstration extra-discursive mais en parallèle avec
tous les phénomènes d'anaphore ou de cataphore linguistique
(et non pas rhétorique) permettant d'assurer la cohérence
du sens de manière analeptique et proleptique, il existe
dans toute forme de poésie une déixis intra-discursive
qui réfère au monde échafaudé dans
le texte. Marquant aussi un genre narratif de tradition orale
tel que la poésie homérique, cette monstration faisant
appel à l'imagination doit naturellement être distinguée
du processus de déixis interne enchâssé qui
permet au «personnage» d'un récit, par la parole
que lui prête éventuellement l'auteur, de faire référence
dans une partie dialoguée au monde du texte [5] .
Après
le prélude qui ouvre les Travaux et les Jours
d'Hésiode par une invocation aux Muses et au terme d'un
développement général sur la position de
l'aède face à la double Éris, le locuteur-je du poème donne quelques indications sur sa propre
situation d'énonciation: par une adresse à un allocuté-tu
qui a pour nom Persès, puis par une allusion au conflit
qui l'oppose à lui pour un héritage. Dans un nous
qui associe l'allocuté-tu au
locuteur-je, la
parole poétique propose le règlement du conflit
mentionné dans l'une de ces sentences droites que seul
Zeus peut garantir. Avec l'intention de soustraire la sentence
à l'autorité des rois «mangeurs de présents»,
l'idée du jugement est reprise ensuite par le démonstratif
déictique hóde
(ténde, v. 39): ce déictique renvoie sans doute aussi
bien, par référence anaphorique intra-discursive,
à la sentence dont on vient de parler et qui est maintenant
construite dans le texte qu'au procès extra-discursif et
historique dans lequel intervient la parole poétique elle-même [6] .
Ces
indications déictiques d'ordre spatial se combinent en
général avec des repérages d'ordre temporel
pour définir le cadre intra-discursif de l'énonciation
(énoncée); ce cadre spatio-temporel renvoie lui-même,
par la médiation linguistique et discursive, au contexte
extra-discursif du hic et nunc (historique) de la manifestation poétique. Toutes
ces indications spatio-temporelles convergent essentiellement
vers le point focal de l'énonciation. En relation avec
chaque «instance de discours» comprise par Emile Benveniste
comme l'acte discret et unique par lequel «la langue est
actualisée en parole par un locuteur», ce point d'origine
de la production discursive est repéré, dans la
manifestation textuelle, par les différentes formes, pronominales
ou verbales, assumées par le je. Instance d'ordre essentiellement linguistique, le je du locuteur-narrateur ne renvoie lui aussi qu'indirectement
à un auteur biographique, avec les déterminations
sociales, culturelles et psychologiques qui en définissent
le profil fonctionnel et historique
[7] .
C'est
dire que, dans ses qualités diacursives (et pour nous textuelles)
et dans ses extensions spatio-temporelles, ce que j'appellerai
l'«instance de d'énonciation» (pour éviter
les malentendus psychologiques ou philosophiques qu'entretient
la notion de «sujet d'énonciation») bénéficie
pleinement des jeux de construction sémantique que permettent
les effets fictionnels de toute langue: effets fictionnels et non pas effets de fiction dans la mesure où le monde construit par les
moyens de la langue entretient régulièrement, même
dans les textes qui nous apparaissent comme les plus «littéraires»,
un rapport avec ce
monde. Dans la réflexion célèbre consacrée
naguère à la notion d'«auteur» Michel
Foucault a repris à son compte le constat des linguistes
en admettant volontiers que les signes textuels d'ordre énonciatif
ne renvoient pas directement à la réalité
d'un auteur, mais à un «alter ego dont la distance
à l'écrivain peut être plus ou moins grande
et varier au cours même de l'œuvre», il évitait
d'explorer les relations complexes entre cette figure textuelle
et la «fonction-auteur» qu'il définissait si
brillamment dans les procédures de l'attribution et dans
son profil institutionnel. On aimerait précisément
ici attirer l'attention sur le profil multiforme de cet «alter
ego» d'ordre énonciatif et discursif [8] .
En
effet, il convient de rappeler brièvement que, dans le
processus de la mise en discours, de la présication et
de l'assertion, les énoncés formant en particulier
une description ou une narration sont en général
assumés, selon différentes modalités, par
un locuteur-narrateur. Cela signifie qu'au travers du monde fictionnel
échafaudé dans et par les énoncés
de la manifestation langagière s'élabore un monde
tout aussi fictionnel qui a pour point focal l'«instance
d'énonciation»; ce monde «énonciatif»
s'inscrit dans la texture du premier, le monde «énoncif».
Ce processus d'élaboration fictionnelle, inhérent
à la mise en discours en particulier des manifestations
que nous considérons comme littéraires et poétiques,
est évidemment actif, dans sa composante énoncive
comme dans sa dimension énonciative, aussi bien dans des
discours dépendant d'une tradition orale que dans des textes
fixés au moyen d'un système de notation graphique.
Reportées sur l'énoncé de l'énonciation,
les potentialités fictionnelles de la construction langagière
permettent de donner à l'instance d'énonciation
une substance sémantique et un profil énonciatif
qui en font le masque de l'auteur biographique tout en assurant
son autorité discursive. Loin de l'enfermer dans un clôture
d'ordre textuel, la construction discursive et énonciative
de l'auteur situe en effet ce masque en relation avec les acteurs
réels de la situation de communication dans leur interaction
sociale. C'est qu'à côté des capacités
sémantiques et par conséquent fictionnelles de toute
langue, il faut compter avec ses effets pragmatiques. De là
le titre donné à la collection des présentes
études de littérature grecque (Masks of Authority
ou Masques d'autorité);
de là l'attention portée dans chacun de ces
chapitres aux stratégies énonciatives et discursives
permettant d'asseoir cette autorité d'ordre discursif dans
une situation historique donnée.
2.
Le «je lyrique»: locuteur-poète ou auteur
virtuel ?
Si
l'on veut interroger quelques manifestations poétiques
grecques en termes de authorship, il conviendra donc de distinguer soigneusement entre
l'autorité énonciative construite dans le texte
et l'autorité d'un poète biographique souvent reconnue,
sinon inventée et instituée après coup en
tant qu'auteur («Homère» !). La relative autonomie
de l'appareil énonciatif et «autorial» manifesté
dans tout texte fictionnel peut être saisie en termes de
simulacre, à
la suite des propositions formulées par Algirdas J. Greimas
et Joseph Courtès. Si d'une part la figure de l'auteur
fabriquée dans le discours par les moyens de la langue
doit être soigneusement distinguée de sa réalité
biographique et historique qui est d'ordre extra-discursif, cette
figure énonciative se démarque d'autre part, du
point de vue intra-discursif, des actrices et acteurs des énoncés
eux-mêmes, d'ordre en général narratif. Reprises
à Roman Jakobson, les notions d'«embrayage»
et de «débrayage» permettent en effet de distinguer
entre un niveau énoncif qui serait celui de l'assertion
(descriptive ou narrative) et un niveau énonciatif relatif
à l'assomption des énoncés pas l'instance
d'énonciation. Relevant de l'énoncé de l'énonciation,
le point d'origine de l'énonciation se situe et se constitue
donc entre les énoncés eux-mêmes et la réalité
extra-disursive. A l'écart de tout principe d'immanence,
l'instance d'énonciation, de même que les processus
de déixis, participe de la capacité fictionnelle
aussi bien que de la dimension pragmatique de la langue [9] .
C'est
dans ce contexte qu'il convient de lire la distinction que l'on
a tenté de tracer non seulement entre l'auteur ou le lecteur
réels et le locuteur-narrateur avec son allocuté-narrataire
«intradiégétique» (tous deux manifestés
dans l'énoncé de l'énonciation), mais aussi
entre ces deux entités repérées sur le plan
énonciatif et l'auteur ou le lecteur virtuels, sinon implicites [10] . «Idéales», ces
deux dernières figures correspondraient respectivement
à l'image que l'auteur se fait de son lecteur et à
la représentation que le lecteur se donne d'un auteur dont
la réalité n'est désormais que virtuelle.
Fondées en partie sur les figures du locuteur-narrateur
et de l'allocuté-narrataire telles qu'elles se manifestent
dans le texte, ces représentations se situent de fait entre
l'intra- et l'extra-discursif. Ce statut composite a conduit à
la démultiplication de leur désignation (en tant
qu'auteur/lecteur impliqué, abstrait, virtuel, idéal,
modèle, etc.) avec, pour corollaire, le flou épistémologique
qu'entraîne immanquablement la notion d'implication en raison
d'un appel nécessaire à la subjectivité [11] .
Peut-être
ces réflexions d'ordre théorique sur l'instance
d'énonciation et sa manifestation textuelle dans le cadre
spatio-temporel de l'énonciation énoncée
sont-elles en mesure de projeter un éclairage nouveau sur
la question controversée du «je lyrique». En principe, on a désormais
reconnu l'absence de correspondance exacte entre la personne biographique
et historique de l'auteur et le profil du locuteur-narrateur qui
dit je dans la poésie que l'on appelle lyrique (en raison même de la présence d'un je qu'on réfère traditionnellement sans
intermédiaire à la personne du poète...)
[12] . S'il est généralement
admis que le locuteur-narrateur de la Théogonie revêt l'identité poétique qui a
pour nom Hésiode
et que le narrataire des Travaux
porte un nom propre renvoyant en partie au moins à une
«personne poétique», il arrive maintenant que
l'on écrive «Sappho» pour renvoyer à
l'image que la poétesse de Lesbos donne d'elle-même
dans ses compositions tandis qu'on accorde volontiers à
Boupalos, l'une des cibles préférées des
attaques iambique d'Hipponax, une identité poétique
et rituelle [13] . Ceci pour distinguer le profil et
les fonctions intra-discursives et poétiques d'«Hésiode»,
«Persès», «Sappho» ou «Boupalos»
d'individus dont l'identité historique est pour le moins
floue !
Il
n'en reste pas moins que le problème de la nature de l'identité
poétique du je non pas lyrique, mais mélique, et la question
de son autorité énonciative se compliquent singulièrement
dès que l'on aborde la poésie chorale. La dissociation
extra-discursive entre celui qui compose le poème et le
groupe choral qui le chante et le danse peut même traverser
la distinction imposée par le «gender»: Alcman,
poète lydien au service de la cité de Sparte, compose
des vers qui sont chantés et dansés dans des occasions
cultuelles et publiques par des jeunes filles assumant collectivement,
au féminin et souvent au pluriel, la position du locuteur-je.
L'emploi d'une langue poétique traditionnelle facilite
la fréquente co-présence, dans la manifestation
d'une instance d'énonciation renvoyant à une réalité
extra-discursive pour le moins singulière, de la voix du
poète et de la voix des «performers», jeunes
gens ou jeunes filles réunis en un groupe choral [14] . C'est dans cette perspective
qu'il est possible d'apporter une réponse à la question
si controversée de l'identité, singulière
ou collective, personnelle ou chorale, du je
pourvu de la voix d'autorité qui chante les compositions
appartenant aux différents genres poétiques pratiqués,
par exemple, par Pindare !
Contrairement
à ce qu'a pu laisser croire une controverse récente
centrée sur la nature du seul je
apparaissant dans les chants de victoire composés par Pindare
pour célébrer les athlètes vainqueurs aux
jeux panhelléniques, le je mélique des Épinicies permet les mêmes stratégies de délégation
que celui des Péans ou des Parthénées composés par le même poète thébain.
Ainsi, en décrivant dans la Pythique V le processus de la fondation légendaire de
Cyrène, la cité coloniale de Libye, le locuteur
commence par se référer à la famille de Aigéides
qui, originaire de Thèbes et après un séjour
à Sparte, a fondé Théra avant d'instituer
en Cyrénaïque les Carnéia, dédiées
à Apollon; s'il nomme les Aigéides «mes pères»
(emoì patéres) qui représentent «ma gloire» (emòn
kléos), c'est que le
je discursif et poétique correspond ici à
Pindare le Thébain. En revanche, quelques vers plus bas,
dans le passage du passé légendaire au hic
et nunc de l'exécution du poème probablement
dans le contexte cultuel des Carnéia, le locuteur s'exprime
au pluriel (sebízomen) pour se référer à la célébration
présente et collective à l'occasion d'un banquet
de la cité de Cyrène: non plus Pindare le poète,
mais le groupe choral qui, maintenant et sur place, chante le
souverain de la cité coloniale, dont le char a remporté
la course des Jeux Pythiques, ainsi que ses ancêtres, descendants
du héros fondateur venu de Théra [15] . Tout
se passe donc comme si, dans la combinaison des formes pronominales
et des actions verbales qui les réalisent sur le plan discursif,
le poète avait le pouvoir de déléguer l'autorité
de sa voix d'abord au chorège, puis au groupe choral chantant
et dansant les vers qu'il a composés.
Ce
jeu de délégation autoriale par les moyens de la
langue poétique est essentiel dans une poésie dont
la dimension pragmatique, souvent réalisée de manière
rituelle, est constitutive. Par ailleurs, on admet volontiers
désormais que la création fictionnelle est productrice
de connaissances [16]
. C'est dire que, dans le livre présent, on
se montrera particulièrement sensible aux stratégies
énonciatives d'autorité qui, souvent en rapport
avec les pratiques poétiques à caractère
rituel, permettent d'asserter un savoir en général
figuré et d'argumenter à son propos. N'oublions
pas que, de la fiction autoriale que représente «Homère»
jusqu'aux auteurs de tragédie de l'Athènes classique,
le poète grec est à la fois considéré,
conformément au sens premier du terme qui le désigne,
comme un créateur (poietés)
et comme un enseignant en l'art des Muses (khorodidáskalos), artisan de savoirs autant que maître de cérémonie [17] .
Organisés
et produits par les moyens de la mise en discours poétique,
ces savoirs sont illustrés et modelés par les figures
non seulement rhétoriques, mais surtout sémantiques
sur lesquelles est fondé tout langage poétique traditionnel.
Du point de vue des approches proposées dans les différents
chapitres qui suivent, cela implique que l'organisation discursive
des contenus, dans sa réalisation assertive, descriptive
ou narrative, est justiciable d'une analyse recourant à
certains des concepts opératoires élaborés
dans le contexte de la réflexion sémio-narrative.
Il en va ainsi de la notion d'«isotopie», mise en
œuvre dans l'étude du prélude des Travaux d'Hésiode pour déterminer les lignes
sémantiques principales traversant l'ensemble du poème;
elles en assurent la cohérence quant au contenu, notamment
sémantique. C'est ici que se révèle la pertinence
de la distinction entre la nature formelle et syntaxique des positions
«actantielles» que peut déterminer une grammaire
sémio-narrative («Sujet», «Prédicat»,
etc., positions syntaxiques marquées par des majuscules)
et le caractère sémantique des éléments
de contenu que le développement du discours installe dans
ces positions. Cette distinction se révélera essentielle
par exemple dans la lecture d'un poème de Sappho où
l'une des positions actantielles de la mise en scène narrative
de la composition se trouve coïncider avec le je
poétique du locuteur [18] . En plus d'une identité énonciative
qui se construit en simulacre discursif à travers un argument
de caractère narratif, on assiste dans ces vers à
une «narrativisation» de l'énoncé de
l'énonciation [19]
. C'est ainsi un parcours à travers différents
modes de ce type de mises en scène énonciatives
de l'autorité poétique, dans ses aspects aussi bien
fictionnels que pragmatiques, que proposent les études
de textes grecs réunies dans le présent ouvrage.
3.
Jeux intertextuels ?
Puisqu'il
s'agit dans l'itinéraire proposé ici à travers
la littérature grecque de suivre le développement
sémantique, énonciatif et pragmatique de quelques
textes marquants, on s'étonnera à bon droit de n'y
point voir exploité le concept d'«intertextualité».
3.
1. L'intertextualité structurale
S'appuyant
sur la notion de «dialogisme» développée
par Mihaïl Bachtine, la créatrice du concept, Julia
Kristeva, en a donné une définition souvent citée:
«Pour le sujet connaissant, l'intertextualité est
une notion qui sera l'indice de la façon dont un texte
lit l'histoire et s'insère en elle. Le mode concret de
réalisation de l'intertextualité dans un texte précis
donnera la caractéristique majeure (‘sociale’,
‘esthétique’) d'une structure textuelle» [20] . On l'aura compris: autant la position
du «texte» comme sujet grammatical (qui «lit»)
que les mises entre guillemets insèrent cette définition
dans le paradigme structural strict des années soixante,
avec ses possibles dérives textualistes. De ce point de
vue, un texte ne peut que renvoyer à d'autres textes ou
en produire d'autres encore, indépendamment de toute instance
d'énonciation, indépendamment de tout sujet psycho-social,
indépendamment de toutes circonstances extra-discursives.
Même si elle inscrit un texte donné dans une séquence
d'ordre historique, l'intertextualité est en définitive
un phénomène à comprendre à partir
du principe de l'immanence du texte et, en tant que telle, elle
ne saurait être pleinement exploitée dans une approche
qui entend éclairer la manifestation textuelle dans sa
dimension énonciative et pragmatique !
De
plus, en raison même du principe structural qui le fonde,
le concept d'intertextualité est une notion floue. Du point
de vue théorique et pour qu'il devienne opératoire,
il a exigé l'élaboration d'une véritable
taxinomie de concepts subordonnés: à partir de l'intertextualité
métamorphosée en «transtextualité»,
l'intertextualité proprement dite incluant les citations
explicites, mais aussi les allusions, sinon le plagiat; puis la
«paratextualité» qui comprend les allusions
à un autre texte présentes dans tout ce qui constitue
le «paratexte» (titre, préface, notes, etc.),
la «métatextualité» par laquelle un
texte donne le commentaire d'un autre; l'«hypertextualité»
où l'«hypotexte» sous-jacent et antérieur
à l'«hypertexte» apparaît comme une sorte
de palimpseste dans le texte le plus récent, après
une transformation du type de la parodie; enfin l'«architextualité»
qui définit la relation d'un texte avec l'ensemble des
textes, c'est-à-dire le genre auquel il appartient [21] . Aussi
complexe qu'en soit l'organisation et quelque difficile que soit
son emploi comme grille de lecture, cette nomenclature requerrait
au moins une distinction entre l'allusion explicite, par exemple
sous la forme d'une citation indirecte en forme de paraphrase
mais assortie d'une attribution nommée, et les différentes
formes de reprise «anonyme» qu'il faudrait encore
diviser en reprises conscientes et reprises implicites. Mais qui
est en mesure de s'introduire dans la conscience l'«auteur»
pour en décider ?
Ce
n'est pas tout. Sans doute n'est-ce pas un hasard si le concept
général d'intertextualité s'est davantage
imposé, en tant que notion opératoire, dans l'analyse
de la littérature latine que dans l'étude des manifestations
poétiques des Grecs [22] . A elle seule, la dimension historique
qui permet la reformulation des pratiques littéraires traditionnelles
donne aux représentants des genres littéraires de
la Rome antique, en raison de leurs multiples liens de dépendance
à l'égard de leurs homologues grecs, un champ d'exercice
et une latitude considérables quant aux différents
jeux de l'intertextualité. Mais dans ce champ privilégié
par l'histoire même d'une tradition poétique au développement
singulièrement étendu, les acceptions et les usages
de la notion d'intertextualité sont pour le moins divergents
et mouvants. Même dans le cas d'une étude exhaustive
des rapports textuels entre un recueil poétique particulier
tel que celui des Géorgiques de Virgile et l'œuvre d'un prédécesseur
telle celle de Callimaque dans des relations de transformations
métapoétiques et conscientes évidentes, les
modes de la référence intertextuelle sont si complexes
qu'ils peuvent conduire à une nouvelle taxinomie. On distingue
ainsi successivement la «référence accidentelle»
(casual reference),
la «référence unique» (single
reference), l'«auto-référence» (self-reference), la «correction» (correction), la «référence apparente»
(apparent reference)
et la «référence multiple» ou «combinaison»
(multiple reference, conflation),
le terme référence remplaçant celui d'allusion pour bien indiquer le système de renvoi conscient
que l'auteur adresse dans ce travail de type littéraire
à son lecteur. Derrière le principe d'une textualité
se développant de manière autonome réapparaît
ainsi l'idée de l'intentionnalité d'un auteur, sinon
celle de filiation entre un auteur et un autre [23] .
Mais
dans une perspective davantage structurale qu'historique, ce serait
plutôt la mémoire qui tisserait les relations intertextuelles
à l'intérieur d'un grand courant littéraire
donné. Cette mémoire singulière du poète
réorganiserait donc dans le texte différents souvenirs
de lecture dans un mouvement de imitatio-æmulatio par allusions, et ceci autant du point de vue de l'évocation
du vocabulaire, des expressions ou, au-delà de la phrase,
de passages entiers que dans le contexte des règles de
genre propres aux textes lus [24] . En
conséquence «proprio l'aver infatizzato il carattere
funzionale della memoria poetica, il rivendicare insomma all'intertestualità
uno statuto non diverso da quello che possiede la figura retorica,
fornisce al filologo la possibilità fortunata di cogliere
in atto il processo di produzione del testo letterario, e permette
quasi di ‘simularne’ il meccanismo di formazione…».
3.
2. Diffractions «autoriales»
La
différence de sensibilité aux jeux intellectuels
montrée par les latinistes d'une part et les hellénistes
d'autre part dépend donc moins de l'épaisseur historique
de la tradition dont dépendent poésie latine et
poésie grecque respectivement, voire des lacunes énormes
de notre documentation en ce qui concerne la production poétique
hellène, que de différences fondamentales dans l'activité
poétique elle-même: poèmes dont la composition
est étroitement associée à la «performance»
indépendamment de tout recours à l'écriture
du côté grec, textes à proprement parler littéraires
dans une élaboration qui les destine à un public
de lecteurs du côté romain, avec en tant qu'intermédiaire
les manifestations complexes de la poésie hellénistique.
Ceci pour faire bref tout en précisant que pour la poésie
grecque ce qui est déterminant du point de vue de la valeur
opératoire de la notion d'intertextualité ce sont
moins les rapports de cette poésie avec une tradition orale
qui dissout la notion d'auteur et la séquence des moments
précis et «autorials» d'un travail intertextuel
sur le texte que le fait que, de la poésie épique
et homérique aux représentations tragiques en passant
par les différentes manifestations de la poésie
mélique ou des différentes formes de la poésie
didactique, il s'agit toujours de compositions auxquelles leur
dimension pragmatique constitutive assigne une fonction singulière,
dans des circonstances rituelles et institutionnelles particulières.
Favorisée par le caractère de pratique sociale assumée
en Grèce par toute manifestation de poésie, la plasticité
extrême des formes poétiques rend souvent vaine l'assignation
d'éventuels échos répétés dans
l'emploi du lexique, des expressions ou de modules entiers à
l'un ou l'autre des jeux de l'intertextualité distingués
par la critique contemporaine. La production poétique grecque
en général dépend trop fortement de circonstances
et d'institutions sociales extérieures pour se prêter
à un outil conceptuel développé dans le contexte
intellectuel du structuralisme, puis du post-structuralisme à
l'intention d'une littérature qui semblait pouvoir répondre
au principe de l'immanence du texte.
Si
l'on reprend l'exemple offert par la poésie de Sappho,
les lecteurs philologues ont depuis longtemps repéré
dans ces compositions fragmentaires la récurrence d'un
lexique, de formules (nom + épithète en correspondance
avec une unité métrique) ou de tournures entières
évoquant la poésie homérique. Situant ces
analogies dans une perspective historique et génétique,
on a néanmoins dû reconnaître dans le fameux
poème narratif décrivant les noces d'Hector et d'Andromaque
une reformulation entière de la diction et de la matière
épiques [25] . Cela n'a pas empêché
un travail contemporain de présenter ces échos lexicaux
et formulaires encore une fois comme des «Homerreminiszenzen» [26] …
La thèse de la référence homérique
plus ou moins explicite a par ailleurs connu une sorte de revival dans le contexte des gender and women studies.
En focalisant l'attention moins sur d'apparentes reprises lexicales
que sur des analogies thématiques portant sur des «scènes
typiques», on a pensé pouvoir démontrer que
Sappho reformulait consciemment des scènes de l'Iliade pour les arracher au monde masculin de l'activité
guerrière et les transposer dans le domaine féminin
de l'amour [27] . Mais
du point de vue linguistique, une brève recherche statistique
portant simplement sur les échos formulaires présentés
par les fragments de la poésie de Sappho parvenus jusqu'à
nous montre que les contacts sont en fait beaucoup plus nombreux
avec les Hymnes homériques
qu'avec les poèmes attribués à Homère
ou à Hésiode. Il ne sera pas inopportun de rappeler
à ce propos que non seulement les compositions hymniques
qui servaient de proèmes à des récitations
aédiques et rhapsodiques sont anonymes, mais aussi que
leurs versions textuelles remontent à des dates qui peuvent
être contemporaines ou même postérieures à
l'activité de Sappho à Lesbos [28]
! Plutôt qu'à l'influence de la poésie
épique sur Sappho et sans parler d'emprunts conscients
à «Homère», il vaut mieux songer à
une langue et à une diction poétiques parallèles
à celles dont dépend la tradition du poème
narratif épique; il en va de même des structures
du rythme métrique qui scande ces poèmes composés
et chantés dans la Lesbos du début du VIe siècle [29] .
Quant
aux échos thématiques indiscutables qui semblent
associer quelques poèmes de Sappho aux deux grandes épopées
attribuées à Homère, à l'hypothèse
un peu trop symétrique qui verrait dans ces échos
la transformation d'une tradition épique destinée
à un public masculin et désormais écrite
en des poèmes destinés à une «performance»
orale par un public féminin, il convient de substituer
au moins l'idée d'une transposition de la tradition homérique
pour un public féminin qui n'est plus marginalisé [30] . Mais là encore, indépendamment
du fait que le public de Démodocos dans l'Odyssée
aussi bien que celui des rhapsodes de l'Athènes classique
sont composés d'hommes et de femmes, les divergences apparaissant
par exemple entre la version du rapt d'Hélène que
présente Sappho, les deux versions de la légende
offertes par Alcée et la version réflexive (ne l'oublions
pas !) que met en scène l'Iliade conduisent
plutôt à l'hypothèse de traditions poétiques
parallèles même si elles sont en contact !
Bien
des praticiens de l'intertextualité analytique dans le
champ de la littérature de l'Antiquité sont à
vrai dire conscients que leur quête d'allusions plus ou
moins explicites à des textes précédents
présente des analogies avec la pratique philologique des
loci similes [31] . Fort utile aux fins du commentaire de textes dont le
contexte culturel en général nous échappe,
et connaissant actuellement un revival
grâce aux références croisées nouvelles
qu'offre les inépuisables ressources des Thesaurus sur CD-Rom, la recherche des «parallèles»
a souvent été orientée par la perspective
historienne des liens de filiation à chercher entre le
poème-cible et ses éventuels modèles. C'est
dire que le repérage des relations intertextuelles entre
un certain texte et ses voisins dépend largement de la
sensibilité littéraire et des connaissances de l'interprète
lui-même. Dans cette mesure, le système des liens
poétiques qu'on a pu imaginer entre Sappho et Homère
repose en grande partie sur les choix et les principes comparatifs
adoptés par la lecture moderne sur la base d'un corpus
dans les deux cas extrêmement restreint et, du point de
vue textuel, tout à fait mouvant. Les allusions que le
poète grec ou latin aurait introduit plus ou moins consciemment
dans sa composition et auxquelles son lecteur contemporain est
supposé avoir été sensible risquent de ne
pouvoir être reconduites qu'aux constructions et aux projections
du savant moderne… Aux intentions textuelles d'«auteurs-modèles»
plus ou moins apparents sur le plan énonciatif se substituent
ainsi la sensibilité, la culture littéraire et l'habileté
interprétative du philologue, oscillant entre «intertextualité
aléatoire» et «intertextualité obligatoire» [32]
. En réfléchissant sur le statut du cf. sans me rappeler quelle étude, parmi mes lectures
récentes, s'y est attachée récemment, je
me trouve moi-même la victime des innombrables modalités
du jeu de l'intertextualité !
3.
3. Retour à l'«instance d'énonciation»
On
est ainsi renvoyé au «lecteur-modèle»
que l'«auteur» est censé avoir installé
dans son texte en donnant, par l'intermédiaire de différentes
stratégies discursives, les clés de l'identification
de ses jeux intertextuels. Et si nous sommes vraiment encore susceptibles
de nous insérer dans cette figure intra-discursive du lecteur
implicite, nous sommes finalement renvoyés à l'articulation
entre l'auteur implicite et le locuteur-narrateur explicite, puis
à celle entre ce locuteur intra-discursif, de l'ordre de
l'énonciatif, et l'auteur biographique qui aurait organisé
ces jeux du renvoi allusif [33] .
Nous
voilà donc de retour à la question de la figure
et de la fonction de l'instance d'énonciation ! En effet,
pour évoquer quelques-uns des cas de figure présentés
par des poèmes grecs encore largement attachés à
une tradition orale, quel auteur biographique insérer dans
la position du locuteur (qui engage un «allocuté»,
identifié avec un voyageur, à la prévoyance
avant une traversée maritime) dans des vers transmis par
l'intermédiaire d'une collection de chants de banquet anonymes
avant qu'un papyrus nous les montre insérés dans
un poème dont l'auteur pourrait être Alcée,
sinon Sappho [34] ? Pour rester dans le contexte symposiaque,
quel auteur historique attribuera-t-on dès lors aux groupes
de distiques élégiaques repris à tour de
rôle et dans un développement en écho par
les convives du banquet et consignés dans le corpus des
Théognidéa - chaînes poétiques dans lesquelles les Anciens
n'ont d'ailleurs pas hésité à insérer,
avec des variations, les vers de poètes élégiaques
renommés tels Tyrtée, Mimnerme ou même Solon [35] ? Ou, tout en restant encore couché
à la table symposiaque, comment juger, sur la base de nos
connaissances tout à fait limitées de l'activité
foisonnante des poètes grecs du VIe siècle, de la relation unilatérale
que lectrices et lecteurs modernes ont voulu voir entre la scène
«lyrique» où d'une balle égarée
Éros invite le poète à jouer avec une jeune
fille qui l'ignore et la scène «épique»
de l'Odyssée où la balle de Nausicaa surprend Ulysse qui
a échoué nu sur une plage de Phéacie ? Ceci
en un jeu d'allusion littéraire allant, selon les interprètes,
de la reprise du «modèle» prototypique présenté
par la poésie épique et censé être
connu du public d'Anacréon à la référence
«intertextuelle» mêlée d'ironie permettant
au je «lyrique» de s'identifier avec l'Ulysse
décrit par «the Homeric source text»… [36] Et que dire des aulodes qui, tel Sacadas
d'Argos, mirent en mélodie des distiques élégiaques
(elegeîa memelopoieména),
donnant ainsi un nom d'auteur à de brefs poèmes
probablement anonymes, ou comment penser en termes intertextuels
l'opération des rhapsodes qui, selon le scénario
inverse présenté par Platon dans l'Ion, récitaient selon le mode rhapsodique non seulement
les compositions d'Homère ou d'Hésiode, mais aussi
celles d'Archiloque [37] ?
Seule
la notion de l'«instance d'énonciation» réalisée
dans le texte par les différentes formes pronominales,
verbales et qualitatives qu'assume le locuteur-narrateur est capable
de rendre compte des différentes instances historiques
susceptibles d'assumer, simultanément ou dans leur succession
temporelle, cette position d'ordre discursif. Le repérage
des jeux intertextuels, quelles qu'en soient la nature et les
infinies modalités, ne peut faire l'économie de
la distinction énonciative entre intra- et extra-discursif,
en particulier dans une poésie où les notions d'«auteur»
et d'«authenticité» n'ont finalement pas de
pertinence et doivent être remplacées par celle de
l'autorité énonciative. Par masques textuels interposés,
le profil de cette autorité varie d'une «performance»
à l'autre; il est soumis aux reformulations relatives à
une exécution chantée qui doit être considérée
à chaque reprise comme un «reenactment» rituel
d'un forme discours jamais fixée en texte [38] . Avec des textes désormais
tenus à l'écart de toute version définitive,
puisqu'il est constamment possible de les remanier, et soumis
aux aléas de l'identité autoriale du «copier/coller»,
la diffusion de différentes formes de discours par la toile
électronique mondiale vient sans doute de replacer l'hypermodernité
dans une situation analogue !
4.
Genres et stratégies poétiques d'autorité
Si
l'on veut bien considérer le genre (poétique) comme
constitué d'une série de règles à
la fois discursive et institutionnelles qui, souvent implicites,
s'inscrivent dans le consensus et la tradition d'une communauté
culturelle, on admettra que cette nature composite des genres
joue un rôle essentiel non seulement dans l'articulation
entre l'intra- et l'extra-discursif, mais aussi dans l'élargissement
d'une «instance d'énonciation» se trouvant
elle-même à la croisée entre usages singuliers
d'une langue poétique et déterminations institutionnelles
et sociales, sinon psychologiques et affectives. La question des
genres pourrait donc offrir un accès particulièrement
fructueux aux aspects pragmatiques de manifestations poétiques
et poiétiques assumant en Grèce ancienne en particulier
des fonctions rituelles, cultuelles et institutionnelles tout
à fait précises. Néanmoins, les malentendus
entretenus par la manière normative et évolutionniste
dont on envisage traditionnellement la question des genres en
littérature grecque sont si nombreux qu'une monographie
devrait être consacrée à les dissiper. Songeons
simplement, pour Sappho ou pour la poésie épigraphique,
aux erreurs induites par la seule notion de «poésie
lyrique»: une notion moderne qui ne partage pratiquement
aucun trait distinctif avec la catégorie indigène
correspondante du mélos;
un genre dont on situe traditionnellement les manifestations dans
une ligne évolutive entre poésie épique et
poésie dramatique; une catégorie dont les contours
sont si flous que l'on y associe volontiers poèmes iambiques
et poèmes élégiaques (dont la désignation
ne renvoie guère à l'origine qu'à une forme
métrique); une classe qui inclut une série de genres
particuliers qui, pour être pratiqués dès
la période «archaïque», ne font néanmoins
l'objet d'une définition qu'à l'époque alexandrine,
pour des raisons d'ordre essentiellement éditorial… [39]
En
revanche, et en correspondance avec une critique des catégories
de genre qui traversent traditionnellement nos histoires de la
littérature grecque, ce qui devrait apparaître en
filigrane dans le cheminement de sémiotique de l'énonciation
proposé ici en passant d'une manifestation poétique
concrète à une autre, c'est la distance qu'il convient
de garder à l'égard d'autres grands concepts opératoires
modernes que l'on a naturalisés en leur conférant
une portée universelle. Ainsi en va-t-il des notions de
«mythe» pour la dimension religieuse de la plupart
des poèmes grecs, d'«archaïque» pour la
périodisation dans laquelle les inscrit l'histoire de la
littérature, ou d'«homosexualité» quant
à leur portée et leur fonction sociales, sans parler
de catégories holistiques idéalisantes et trompeuses
telles que «les Grecs» ou «la pensée
grecque» !
Dans
cette perspective critique à l'égard de nos propres
catégories littéraires et anthropologiques, on proposera
donc ici une série d'incursions dans des manifestations
concrètes de l'art du poieîn des praticiens hellènes de la parole poétique:
série de lectures sensibles aux aspects énonciatifs,
sémantiques et pragmatiques des textes qui nous sont parvenus;
lectures tendant à saisir ce qui se donne dans un premier
temps comme simple instance d'énonciation dans sa complexité
énonciative, dans son épaisseur qualitative et dans
ses effets pratiques, renvoyant à une autorité poétique
polymorphe, aux multiples manifestations discursives et aux fonctions
sociales étendues. Il s'agit donc de saisir en acte quelques-uns
des aspects fondamentaux de différentes poétiques
«autoriales» grecques, en focalisant l'attention davantage
sur le profil du je énonciatif lui-même que sur l'insertion
spatiale ou temporelle de cette instance d'énonciation.
L'analyse
comparative de la structure énonciative des Hymnes homériques peut parvenir à montrer que dans le cas de poèmes
introduisant des concours de récitations rhapsodiques et
présentées à la divinité chantée
comme une offrande dans un jeu cultuel de do ut des,
les aspects pragmatiques de l'autorité discursive peuvent
faire du chant un acte de culte de type dès lors performatif.
En complément, le prélude spécifique des
Travaux d'Hésiode, tout en indiquant les isotopies destinées
à assurer la cohérence sémantique de l'ensemble
du poème, fournit un cas d'école quant à
l'élargissement énonciatif de la figure non seulement
du locuteur, mais surtout de l'allocuté; par une mise en
scène énonciative renvoyant à une réalité
historique, la polymorphie de ces deux masques ou simulacres énonciatifs
nous fait passer d'un conflit juridique personnel à une
situation sociale beaucoup plus large. Avec le poème que
Sappho consacre à Hélène et à son
séjour à Troie, c'est une question de pratique de
l'autorité poétique par l'argumentation narrative
qui est posée, en particulier dans la mesure où
l'épisode choisi est non seulement exemplaire de la situation
extra-discursive sous-jacente, mais aussi parce qu'en retour le
déroulement du «mythe» se trouve réorienté
en une nouvelle version et que la situation présente acquiert
dans le texte, par un subtil jeu énonciatif, un statut
fictionnel de paradigme. Le contraste est patent avec l'hymne
alexandrin que Callimaque dédie à Apollon, non seulement
parce que la situation extra-discursive sensible dans les Travaux
d'Hésiode ou le poème de Sappho est entièrement
reconstruite, par des moyens mimétiques et fictionnels,
dans le discours devenu texte, mais également dans la mesure
où la forme cultuelle de la prière hymnique est
détournée à l'époque hellénistique
au profit de l'illustration de la poétique propre au savant.
Alors
que les Anciens ont toujours attribué les poèmes
cités jusqu'ici à un auteur, si évanescent
qu'il soit en ce qui concerne les Hymnes homériques,
les vers ornant parfois les images de la céramique classique
sont anonymes. Cette absence d'identification «autoriale»
permet d'apprécier le rôle éducatif que joue
un art des Muses largement pratiqué par les citoyens réunis
au symposion où chaque convive est appelé à
se faire poète, dans le cas particulier à travers
une subtile interaction énonciative entre texte représenté
et scène dépeinte. Mais l'autorité de la
voix poétique peut aussi être portée à
la scène; elle est ainsi représentée sous
des masques énonciatifs que doublent les masques réels
portés par acteurs et choreutes de la tragédie ou
de la comédie classiques. Dans l'Œdipe-Roi
de Sophocle, une intrigue reposant sur la dialectique de la vision
oculaire dont on peut se priver par l'aveuglement et la vision
intérieure éventuellement inspirée par la
lumière divine met en question l'identité dramatique
générale que le masque confère aux acteurs
tandis que dans les drames d'Aristophane masques et oripeaux rituels
de la comédie permettent de mettre à distance l'identité
civique de personnages historiques, politiciens et poètes,
pour les livrer et les affronter dans l'ironie et la dérision
au regard du public des citoyens réunis dans le sanctuaire-théâtre
de Dionysos.
Avec
le traité sur l'environnement attribué à
Hippocrate, c'est une représentation du monde habité
qui est organisée selon le principe de l'influence des
qualités des eaux ou des vents et de l'exposition des lieux
sur la physiologie des hommes occupant ces derniers. Au lieu de
l'énonciation assertive et objective que l'on attribue
au discours «scientifique» et que l'on s'attendrait
à trouver dans un petit traité de géographie
humaine, l'analyse discursive fait apparaître une orientation
énonciative partant d'un double foyer autorial, ceci en
raison même de la position géo-politique ambiguë
d'une Ionie grecque appartenant géographiquement à
l'Asie. A côté de l'observation et la théorisation
anthropologiques, l'activité de commentaire compte aussi
parmi les pratiques érudites que développent à
l'époque classique des poètes s'exprimant désormais
en prose. Quand le texte poétique objet de l'exégèse
savante est orphique, la voix d'autorité du commentateur
se fonde sur un savoir d'ordre physique et philosophique pour
donner à son parcours de déchiffrement interprétatif
une ligne didactique, à son tour initiatique. C'est précisément
dans le champ de l'érudition que Théocrite introduit
le monde pastoral des bergers poètes qu'il recrée
sur le mode bucolique par des moyens entièrement discursifs;
l'échange poétique que met en scène le genre
nouveau qu'est l'idylle permet de «diffracter» la
voix du poète sous les masques d'autorité de figures
de légende, transformant ainsi l'«instance d'énonciation»
en une constellation de maîtres pastoraux d'une vérité
poétique entièrement construite et fictionnelle,
sinon fictive: fin d'un parcours et ouverture vers de nouvelles
conditions d'énonciation poétique, avec les mises
en scènes discursives d'autorités énonciatives
correspondantes !
[1] Sappho fr. 150 Voigt, citée
par Maxime de Tyr 18, 9, 261-9; cf. A. Lardinois, «Subject
and Circumstance in Sappho's Poetry», Transactions of
the American Philological Association
124, 1994, pp. 51-84.
[2] Ceci pour reprendre soit le titre de
l'ouvrage où Goldhill, 1991, étudie la consistance
poétique de la voix de différents auteurs grecs,
soit celui des conférences que G. B. Conte, The Hidden
Author. An Interpretation of Petronius'
Satyricon, Berkeley/Los Angeles/London 1996, pp. 1-36, consacre
au narrateur «mythomaniaque» du roman latin de Pétrone.
[3] Pour désigner l'artefact de
fiction dans sa relation de référence au monde et
dans sa composante pragmatique, le concept de «fictionnel»
peut se substituer à celui de «fiction»; on
évitera ainsi tout malentendu sur les implications de cette
notion quant au «fictif»: voir Calame, 2000b, pp.
42-7.
[4] K. Bühler, Sprachtheorie. Die
Darstellungsfunktion der Sprache, Jena 1934, pp. 102-48 (= Theory of Language.
The Representational Function of Language,
Amsterdam/Philadelphia 1990, pp. 137-57), avec les développements
proposés pour la littérature grecque notamment par
W. Rösler, «Über Deixis und einige Aspekte mündlichen
und schriftlichen Stils in antiker Kultur», Würzburger
Jahrbücher für Altertumswissenschaft
9, 1983, pp. 7-28, et surtout par J. Danielewicz, «Deixis in Greek Choral Lyric», Quaderni Urbinati
di Cultura Classica 63, 1990,
pp. 7-17.
[5] Quelques-unes des principales procédures
d'organisation textuelle en séquence sont étudiées
par J.-M. Adam, Les textes : types et prototypes. Récit,
description, argumentation, explication et dialogue,
Paris 1992; pour l'anaphore, voir du même auteur, Eléments
de linguistique textuelle. Théorie et pratique de l'analyse
textuelle, Liège 1990,
pp. 51-61. Sur le phénomène de la déixis
interne dans quelques textes grecs, voir E. J. Bakker, «Homeric
hoûtos and
the Poetics of Deixis», Classical Philology 94, 1999, pp. 1-19, et N. Felson, «Vicarious
Transport: Fictive Deixis in Pindar's Pythian
Four», Harvard Studies in Classical Philology 99, 1999, pp. 1-31.
[6] Hésiode, Travaux
34-41; cf. infra chap. II, § 2. 2, avec les remarques de Nagy,
1990b, pp. 255-8.
[7] J'ai insisté sur cette
distinction essentielle entre la nature linguistique de l'«instance
d'énonciation», représentée énonciativement
par la figure du locuteur-narrateur, et la «personne»
psycho-sociale de l'auteur historique dans l'introduction au livre
de 2000a, pp. 17-40 (= 1995, pp. 3-20), où je donne les
références aux ouvrages fondamentaux qui ont alimenté
ma propre réflexion: voir en particulier E. Benveniste,
Problèmes de linguistique générale,
Paris 1966, pp. 251-66.
[8] M. Foucault, «Qu'est-ce qu'un
auteur ?», Bulletin de la Société française
de philosophie 63, 1969, pp. 73-104, repris dans Dits et
écrits 1954-1988 I,
Paris 1994, pp. 789-821. On trouvera quelques indications sur
la relation de référence qu'implique la construction
discursive d'un monde fictionnel dans mon ouvrage de 2000b, pp.
38-51. Dans son sens étymologique, l'auctoritas dépend d'un auctor considéré ici comme «instance d'énonciation»:
cf. M. Bettini, «Alle soglie dell'autorità»
in B. Lincoln. L'autorità. Costruzione e corrosione,
Torino 2000, pp. VII-XXXIV (trad. it. de Authority.
Construction and Corrosion, Chicago 1994).
[9] A. J. Greimas et J. Courtès,
Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie
du langage, Paris 1979, pp.
79-82, 102-6 et 119-28, avec les utiles précisions apportées
par G. Manetti, Teoria dell'enunciazione. Le origini
del concetto e alcuni più recenti sviluppi,
Siena 1998, pp. 61-70.
[10] Voir en particulier G. Genette, Nouveau
discours du récit, Paris 1983, pp. 93-107, ici encore avec la mise au
point proposée par Manetti, op. cit. n. 9, pp. 88-95.
[11] On se gardera néanmoins de
négliger le parti qu'il est possible de tirer, à
partir de la notion aristotélicienne de l'éthos rhétorique, des représentations et de
l'auteur et du lecteur proposés dans le texte même
(par l'auteur !) et reconstruites par ses récipiendaires:
voir les contributions publiées par R. Amossy (ed.), Images
de soi dans le discours. La construction de l'ethos,
Lausanne/Paris 1999, ainsi que J.-M. Adam, Linguistique
textuelle. Des genres de discours au texte,
Paris 1999, pp. 108-16.
[12] Voir par exemple les références
données par A. Ford, «L'inventeur de la poésie
lyrique: Archiloque le colon», Mètis 8, 1993, pp. 59-73, ainsi que l'étude de G.
Nagy, «Genre and Occasion», Mètis 9/10, 1994/95, pp. 11-25. Pour une critique de la notion
de «lyrique», voir mon étude «La poésie
lyrique grecque, un genre inexistant ?», Littérature 111, 1998, pp. 87-110.
[13] Pour Sappho, voir par exemple E. Stehle,
Performance and Gender in Ancient Greece. Nondramatic Poetry
in its Setting, Princeton
1997, pp. 288-311; pour la poésie d'Hipponax, cf. C. Miralles
& J. Pòrtulas, The Poetry of Hipponax, Roma 1988, pp. 144-60, qui attribuent à Boupalos
le statut d'un «paradigme rituel» situant le personnage
entre identité biographique et identité poétique.
Pour Hésiode, cf. infra
chap. II, § 1. 2.
[14] On pourra se référer
aux différentes études que j'ai citées dans
«Eros revisité: la subjectivité discursive
dans quelques poèmes grecs», Uranie 8, 1998, pp. 95-107, en particulier à celle
de B. Gentili, «Die pragmatischen Aspekte der archaischen
griechischen Dichtung», Antike & Abendland
36, 1990, pp. 1-17, ainsi qu' aux pages de Nagy, 1990b, pp. 373-81.
[15] Pindare, Pythique
5, 72-81 (cf. infra chap. IV, n. 14), avec le commentaire proposé
par E. Krummen, Pyrsos humnon. Festliche Gegenwart und
mythisch-rituelle Tradition bei Pindar,
Berlin/New York 1990, pp. 108-41. Sur la question de la nature
du je chez Pindare, voir notamment G. B. D'Alessio, «First-Person
Problems in Pindar», Bulletin of the Institute
of Classical Studies 39, 1994,
pp. 117-39, et M. R. Lefkowitz, «The First Person in Pindar
reconsidered-again», ibid.
40, 1995, pp. 139-50 (par référence à 1991,
pp. 61-5 et 173-83), qui font référence aux termes
de la controverse et aux innombrables prises de position qu'elle
a suscitées ! Le scholiaste, dans son commentaire au v.
72 (II, p. 183 Drachmann), ne cache pas quant à lui son
hésitation…
[16] On lira à ce propos les réflexions
de S. Borutti, Filosofia delle scienze umane. Le categorie
dell'Antropologia e della Sociologia, Milano 1999, pp. 87-128.
[17] On verra à ce sujet les
références données au terme de mon étude
sur «Performative aspects of a choral voice in Greek tragedy:
civic identity in performance», in S. Goldhill & R.
Osborne, Performance culture and Athenian democracy,
Cambridge 1999, pp. 125-53; voir les témoignages réunis
par Herington, 1985, pp. 24-5, 87-8 et 183-4 �.
[18] Cf. infra
chap. II, n. 4 et III, n. 4. Pour de nouveaux développements
sur les procédures discursives contribuant à assurer
la cohérence interne, syntaxique et sémantique,
d'un texte, on pourra se référer aux travaux de
J.-M. Adam, Le texte narratif. Précis d'analyse
textuelle, Paris 1994 (2e
éd.), pp. 36-55�, ainsi que l'op. cit.
n. 11, pp. 54-61.
[19] Développement à ce propos
dans Calame, 2000a, pp. 34-48 (= 1995, pp. 15-24); pour l'Hésiode
de la Théogonie, voir G. Nagy, «Autorité et auteur dans
la Théogonie
hésiodique», in Blaise, Judet de la Combe & Rousseau
(edd.), 1996, pp. 41-52.
[20] J. Kristeva, «Problèmes
de la structuration du texte», inThéorie d'ensemble.
Textes collectifs, Paris 1968,
pp. 297-316 (p. 311), qui reconnaît par ailleurs que le
texte, en tant que «pratique signifiante», est l'objet
d'un échange entre un destinateur et un destinataire; voir
aussi «Le mot, le dialogue, le roman», Critique
23, 1967, pp. 438-65, repris dans Semeiotiké.
Recherches pour une sémanalyse,
Paris 1969, pp. 143-73; on verra à ce propos, la bonne
mise au point historique et conceptuelle fournie par L. Edmunds,
Intertextuality and the Reading of Roman Poetry,
Baltimore/London 2001, pp. 8-18.
[21] Selon la taxinomie formulée
par G. Genette, Palimpsestes. La littérature au second
degré, Paris 1982,
pp. 7-14; voir à sujet l'excellent compte-rendu proposé
par G. D'Ippolito, «Intertextualità in antichistica»,
Lexis 13, 1995, pp. 69-116, et la tentative d'application
critique à la poésie latine présentée
par Edmunds, op. cit. n.
20, pp. 133-63.
[22] Cette différence a été
constatée sans être vraiment explicitée par
D. Fowler, «On the Shoulders of Giants. Intertextuality
and Classical Studies», Materiali e discussioni per l'analisi
dei testi classici 39, 1997,
pp. 13-34 (avec une bibliographie sur la notion d'intertextualité
et une liste d'études d'hellénistes qui y ont recours:
p. 28 n. 23), article repris dans Roman Constructions.
Readings in Postmodern Latin,
Oxford 2000, pp. �.
[23] Voir R. F. Thomas, «Virgil's
Georgics and the Art of
Reference», Harvard Studies inn Classical Philology
90, 1986, pp. 171-98, repris dans Reading Virgil and
His Texts. Studies in Intertextuality, Ann Arbor 1999, pp. 114-41, ainsi que les remarques
adressées aux «limits of intertextualism» par
S. Hinds, Allusion and intertext. Dynamics of appropriation
in Roman poetry, Cambridge 1998, pp. 47-51, qui affirme que «the
term ‘allusion’ privileges the interventions in literary
discourse of one intention-bearing subject, the alluding poet»,
nous confrontant ainsi à l'une des impasses de la critique
littéraire du XXe
siècle: «the ultimate unknowability of the poet's intention». Pour l'idée
de filiation réintroduite à l'issue d'une utile
mise au point sur les différents modes de l'intertextualité,
voir Th. K. Hubbard, The Pipes of Pan: Intertextuality
and Literary Filiation from Theocritus to Milton, Ann Arbor 1998, pp. 1-17�.
[24] G. B. Conte, Memoria dei poeti
e sistema letterario. Catullo, Virgilio, Ovidio, Lucano,
Torino 1985 (2e éd.), pp. 5-14 et 111-22 (trad. angl.:
The Rhetoric of Imitation. Genre and Poetic Memory in
Virgil and Other Latin Poets, Ithaca/London 1986, pp. 32-31 et 69-95); voir à
ce propos la synthèse élaborée par G. B.
Conte & A. Barchiesi, «Imitazione e arte allusiva. Modi
e funzione dell'intertestualità», in G. Cavallo,
P. Fedeli & A. Giardina (edd.), Lo spazio letterario
di Roma antica I. La produzione del testo, Roma 1990, pp. 81-114, et les remarques d'Edmunds,
op. cit. n.
20, pp. 9-14. Pour la poésie grecque, voir M. G. Bonnano,
L'allusione necessaria. Ricerche intertestuali sulla
poesia greca e latina, Roma
1990, et pour les poèmes homériques, on se référera
à la thèse défendue par P. Pucci, Ulysse
polutropos. Lectures intertextuelles de l'Iliade
et de l'Odyssée, Lille
1995, pp. 324-36 et 337-50. Pour des exemples d'interférences
entre genre épique et genre iambique à l'époque
archaïque, voir Nagy, 1979, pp. 243-64.
[25] Sappho fr. 44 Voigt; cf. A. P. Burnett,
Three Archaic Poets. Archilochus, Alcaeus, Sappho,
London 1983, pp. 219-23 («a neo-epic song»); voir
aussi le commentaire de D. Page, Sappho and Alcaeus.
An Introduction to the Study of Ancient Lesbian Poetry, Oxford 21959,
pp. 67-70 («Sappho occasionally imitates Homeric phraseology,
but nowhere else so freely»).
[26] A. Broger, Das Epitheton bei Sappho
und Alkaios. Eine Sprachwissenschaftliche Untersuchung,
Innsbruck 1996, pp. 253-77 et 304-9; voir aussi l'étude
plus nuancée de F. Ferrari, «Formule saffiche e formule
epiche», Annali della Scuola Normale Superiore
di Pisa 16, 1986, pp. 441-7.
[27] Voir en particulier les travaux de
L. Rissman, Love as War. Homeric Allusion in the Poetry of
Sappho, Königstein 1983,
pp. 119-41 (à propos du poème 44 Voigt de Sappho),
et J. J. Winkler, The Constraints of Desire. The Anthropology
of Sex and Gender in Ancient Greece,
New York/London 1990, pp. 168-78, avec la réponse nuancée
apportée à la dichotomie tracée chez Rissman
par L. P. Schrenk, «Sappho Frag. 44 and the ‘Iliad’»,
Hermes 122, 1994,
pp. 144-50.
[28] Cf. M. Steinrück, «Homer
bei Sappho ?», Mnemosyne IV. 52, 1999, pp. 139-49. Sur auteur et date des Hymnes
homériques, cf. infra chap. I, § 1, avec la tentative de datation relative
de ces compositions sur la base de critères linguistiques
présentée par Janko dans l'ouvrage cité à
la note 7.
[29] Voir à ce propos les propositions
formulées par Gentili, 1995, pp. 69-82, ainsi que par Nagy,
1990, pp. 82-115, sur les aspects musicaux de la tradition «lyrique».
Pour la tradition poétique dont dépendent Sappho
et Alcée, voit J. T. Hooker, The Language and Text of
the Lesbian Poets, Innsbruck
1977, pp. 56-83, et A. M. Bowie, The Poetic Dialect
of Sappho and Alcaeus, New York 1981, pp. 60-7.
[30] Sur ces hypothèses, on lira
l'étude de P. A. Rosenmeyer, «Her Master's Voice:
Sappho's Dialogue with Homer», Materiali e discussioni
per l'analisi dei testi classici
39, 1997, pp. 123-49, qui cite en particulier l'épigramme
de l'Anthologie Palatine
7, 15, où «Sappho» se présente comme
une Homère féminine ! Sur les frr. 16 Voigt de Sappho,
42 et 283 Voigt d'Alcée et Homère, Iliade
3, 171-80, voir infra
chap. III, § 2. 1.
[31] Voir par exemple les remarques formulées
à ce sujet par Fowler, art. cit.
n. 22, pp. 13-5; voir aussi Hinds, loc. cit.
n. 23.
[32] Selon la distinction proposée
par M. Riffaterre, «L'intertexte inconnu», Littérature41,
1981, pp. 4-7�, pour des références dépendant
de la culture d'un lecteur particulier ou au contraire s'imposant
dans le cadre d'un savoir partagé; voir à ce propos
les différentes contributions porposées par D. Marguerat
& A. Curtis (edd.), Intertextualités. La
bible en échos, Genève
2000.
[33] Dans une étude intitulée
«The Theognidea: a step towards a collection of fragments ?»,
in G. W. Most (ed.), Collecting Fragments. Fragmente
sammeln, Göttingen 1997, pp. 53-66, E. Bowie envisage toute
une série de cas de figure quant à la citation et
l'insertion dans un texte second de vers dépendant d'une
tradition orale !
[34] Carm. conv.
fr. 891 Page = Alcée fr. 249, 6-9 Voigt: cf. H. Fabbro,
Carmina convivalia attica, Roma 1995, pp. 120-6. On pourrait aussi mentionner
l'autorité symposiaque partagée du poème
d'Anacréon: voir par exemple F. Dupont, L'invention
de la littérature. De l'ivresse grecque au livre latin, Paris 1994, pp. 35-81.
[35] Théognis 1003-6, 1020-2, 1253-6:
cf. Tyrtée, fr. 9, 13-16 Gentili-Prato, Mimnerme fr. 1,
4-6 Gentili-Prato et Solon fr. 17 Gentili-Prato ! voir à
ce propos M. Vetta, Theognis. Elegiarum liber secundus, Roma 1980, pp. XXX et 58-62, et G. Colesanti, «Un
agone simposiale in Theogn. 1003-1022», Seminari
Romani di Cultura Greca 1,
1998, pp. 207-29, qui (p. 220 n. 52) donne la liste des «chaînes
symposiaques» identifiées jusqu'ici dans le corpus
des Théognidéa. En citant le distique de Solon repris dans le corpus
des poèmes élégiaques réunis sous
le nom de Théognis, Platon, Lysis
212e, l'attribue simplement «au poète» (ho
poietés) !
[36] Anacréon fr. 358 Page mis en
relation avec le long récit d'Homère, Odyssée
6, 99-223; voir, après toute une série d'interprétations
allant dans le même sens, C. Pace, «Anacreonte e la
palla di Nausicaa (Anacr. fr. 13 G = 358 PMG,
1-4)», Eikasmos
7, 1996, pp. 81-6, et I. L. Pfeijffer, «Playing Ball with
Homer. An Interpretation of Anacreon 358 PMG»,
Mnemosyne IV. 53, 2000, pp. 164-84.
[37] Pseudo-Plutarque, De la musique
1134a; Platon, Ion
531a et 532a, ainsi qu'Athénée 14, 620c; cf. Nagy,
1990b, pp. 25-7 et 363-5.
[38] La notion de «reenactment»
est développée dans le contexte de la mímesis
poétique par Nagy, 1990b, pp. 41-5 et 373-81.
[39] Sur la nature à la fois discursive
et sociale des genres, voir les références que j'ai
données en 2000b, pp. 50-1 (avec n. 94); pour une critique
de la notion de «lyrique», cf. supra n. 12, et pour la question de la consistance historique
des genres particuliers subsumés par cette notion, voir
«Réflexions sur les genres littéraires en
Grèce archaïque», Quaderni Urbinati
di Cultura Classica 17, 1974, pp. 113-28, ainsi que l'excellente mise au
point de G. F. Gianotti, «La festa: la poesia corale»,
in G. Cambiano, L. Canfora, D. Lanza (edd.), Lo spazio
letterario della Grecia antica
I. La produzione e la circolazione del testo
I, Roma 1992, pp. 143-75. La rédaction de ce chapitre introductif
a largement bénéficié des observations formulées,
à l'occasion d'une lecture préalable, par Lowell
Edmunds et Martin Steinrück; que tous deux en soient remerciés.
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