Nelly
Wolf : Dès qu’on est deux, la situation est potentiellement
contractuelle. Donc, on peut dire en effet que toute littérature
est contractuelle, puisque le livre requiert en principe au moins
un auteur et un lecteur. Cependant, à ce niveau de généralité,
la proposition n’a pas grand intérêt. Mon modèle n’est pas le
contrat en général mais le contrat politique, celui qui est théorisé
par la pensée politique, où il est censé définir la transformation
du corps social en corps politique. J’ai été frappée par la récurrence
de l’utilisation du terme de contrat dans la théorie littéraire
depuis Le pacte autobiographique de
Philippe Lejeune. J’avais l’impression que cette multiplication
des pactes et contrats renvoyait en fait à la question du lien
politique en littérature. De là est partie l’hypothèse du Roman
de la démocratie : le roman moderne offre une mimésis du
nouveau contrat social, celui qui fonde la démocratie moderne,
qu’on trouve explicité dans le Contrat social de
Rousseau, dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen
ou dans le préambule de la constitution américaine. La principale
analogie réside à mon sens dans le fait que le contrat romanesque,
comme le contrat social, convoque des partenaires juridiques abstraits.
La narratologie a suffisamment insisté sur l’abstraction du narrataire
et du narrateur pour autoriser la comparaison avec les partenaires
juridiques du contrat social. On peut évoquer aussi le fait que
le pacte romanesque est un acte créateur d’une société fictive
auquel le lecteur adhère et s’agrège par sa décision de lire.
Il y a là une mimésis de l’acte de socialisation volontaire
requis par le contrat social.
Le
théâtre, lui aussi offre des ressemblances avec la démocratie,
mais sans l’abstraction juridique. Au théâtre, le public est présent
en corps, comme le peuple dans une assemblée. Le modèle est celui
du contrat entre personnes réelles, en tout cas entre personnalités
empiriques.
La
poésie, surtout la poésie moderne expérimente elle aussi le double
retrait de l’auteur et du lecteur dans le secret de leur propre
abstraction. Mais il y manque la société du texte. Quand
cette société est cependant esquissée, dans la poésie narrative,
par exemple, il devient clair alors que l’obstacle se situe
dans le langage poétique lui-même. Le poème institue une frontière
tangible entre le langage utilisé à l’intérieur du poème et le
langage utilisé à l’extérieur. Le roman crée l’illusion d’un continuité
entre sa langue et les langages sociaux.
A.
P. : Quels sont les éléments constitutifs de la
« démocratie interne au roman » ?
N.
W. : Cette démocratie interne contient d’abord un élément
narratif. Beaucoup d’intrigues romanesques sont des intrigues
contractuelles, qui racontent les heurs et malheurs de la socialisation
volontaire, de pactes qui se font et se défont. Elle contient
un élément linguistique : c’est l’expérimentation d’une
langue littéraire fondée non plus sur une rupture avec la langue
de l’expérience quotidienne, mais sur cette langue elle-même.
En troisième lieu, la démocratie romanesque s’observe dans la
renégociation permanente du contrat entre un lecteur et
un auteur égaux dans les principes mais inégaux dans la pratique,
et donc jamais satisfaits de la transaction.
Enfin, il y a dans le roman une sorte de débat sans fin , analogique
du débat public en démocratie.
A.
P. : Ne craignez-vous pas qu’on vous accuse d’interprétation
excessive lorsque vous affirmez que la vocation du roman est de
« se faire l’instituteur du social, par le biais d’histoires
racontées à la nation » (p. 42) ou, encore,
lorsque vous concluez que « le romancier réaliste
se pose imaginairement en instituteur de la démocratie
» (p. 82) ?
N.
W. : Cela ne vise qu’un certain type de romans, et un
nombre restreint d’interventions dans ce type de roman, où la
voix auctoriale intervient pour mettre fin à l’interminable dialogue
des opinions caractéristique du dialogisme démocratique. Balzac,
Hugo, Scott, se réservent un pouvoir de contrôle et d’injonction
sur le texte, dont ils usent pour trancher dans le débat d’idées
et donner leur opinion. Ils n’hésitent pas devant l’aphorisme,
la sentence, l’avis péremptoire, même s’ils n’en font pas un usage
intempestif et permanent. C’est à leur propos qu’on peut parler
d’un magistère imaginaire sur le débat démocratique. Ensuite,
avec Flaubert, Zola, les choses deviennent beaucoup plus ambiguës,
bien sûr.
A.
P. : Vous montrez comment la langue des romans fournit une expérience
de la démocratie, par l’entremise d’un contrat
communicationnel qui n’est plus calqué sur le modèle
de la langue soignée des couches supérieures de
la société, mais au contraire, sur un mélange
des langues du peuple. Le contrat de lecture « ne fonde
plus la communauté conviviale d’une élite
restreinte, où la réunion des égaux se confond
avec celle des meilleurs, mais un espace de transaction entre
des partenaires juridiquement égaux. La littérature
devient un produit et doit faire face à ce que Tocqueville
appelle l’omnipotence de la majorité. » (24)
Néanmoins, si la langue du roman s’affirme comme
cette langue qui garantit la compréhension universelle
et défend le nouveau contrat social, elle perd, dans ce
processus historique que vous esquissez habilement, beaucoup de
ses qualités esthétiques.
Comment négocier cette apparente contradiction ? Qu’est-ce
qu’on a gagné et qu’est-ce qu’on a perdu
dans cette évolution ?
N.
W. : En fait, la langue littéraire d’ancien régime n’était
pas la langue de communication des classes supérieures, mais une
langue à part, réservée à cet usage. Le roman change la donne.
L’horizon de la prose romanesque, c’est la langue de communication
générale institué dans l’espace national après la révolution française.
La plupart des effets de style dans le roman, Renée Balibar l’a
bien montré, reposent sur une dialectique de la reproduction et
de la déformation de cette base linguistique. La contradiction
fondatrice se trouve là : reproduire la langue de tous éloigne
de l’art, la déformer y ramène. Les romanciers ont passé leur
temps à inventer des solutions pour doter la langue romanesque
de nouveaux ornements et lui rendre ses lettres de noblesse :
le style « artiste » de Zola, la « prose décadente »
de Huysmans, la phrase de Claude Simon en témoignent. Ils essaient
de maintenir une sorte d’équilibre entre les fonctions communicationnelles
du langage (instruire, informer) et sa poéticité. Cela dit,
il n’est pas sûr qu’avec le roman, la littérature puisse se définir
comme un art du langage. Proust le disait à sa manière en rappelant
que le style n’est pas une question de technique, mais de vision.
Je ne sais pas si on peut évaluer cela en termes de gain et de
perte.
A.
P. : En s’appuyant sur les travaux de Wayne Booth, de Charles
Grivel, de Susan Suleiman, mais surtout de Philippe Hamon, vous
démontrez que la fiction romanesque offre une mimésis
du fonctionnement de l’opinion à l’époque
démocratique...
N.
W. : Le roman propose une expérimentation fictive du
débat d’idées en démocratie. Cette mise en intrigue de l’opinion
passe par l’échange de répliques entre des personnages porteurs
d’idées mais ne s’y limite pas. Quand on rapproche les lectures
de Wayne Booth, Susan Suleiman et Philippe Hamon on s’aperçoit
que le système axiologique, la distribution et l’accréditation
des valeurs dans le roman, oscille entre des pôles relativement
opposés. On a des formules de retrait auctorial, des formules
de neutralité ou d’ambiguïté évaluative, voire, comme dans Jacques
le fataliste, dans Tristram Shandy une pratique du paradoxe axiologique ; on a aussi
des formules plus autoritaires, dont Susan Suleiman analyse la
radicalisation dans Le roman à thèse.
Les deux formules peuvent se rencontrer en alternance dans une
même œuvre. Elles peuvent aussi servir à caractériser deux types
opposés d’écriture romanesque. Quoiqu’il en soit, dans un cas,
le lecteur reçoit des consignes évaluatives ; dans l’autre
cas, il est renvoyé à son libre arbitre, confronté à l’incertitude
évaluative, au relativisme axiologique, au débat sans fin. Or
il y a, en démocratie, une dialectique de l’opinion et de l’autorité.
L’opinion (opinion publique et opinion du public), se déploie
dans un espace où les idées sont flottantes et semblent interchangeables :
on a l’embarras du choix. Tout ce qui ressortit au prescriptif
(consensus, opinion majoritaire, bien entendu, idéologie dominante)
met un terme provisoire à l’embarras du choix démocratique. La
fiction romanesque configure cette dialectique de la liberté de
pensée et de l’idéologie dominante.
A.
P. : Après avoir souligné les moments de tension
ou de rupture dans les sociétés démocratiques
au tournant du siècle, vous abordez la question de la crise
du roman qui les accompagne pour avancer : « Ce n’est
pas que la crise du roman dise ou « reflète »
la crise de la démocratie. C’est que l’identité
narrative de la démocratie est en crise […] »
(p. 107) Pourriez-vous développer plus amplement cette
distinction, qui me paraît de grande importance pour la
compréhension du propos qui est le vôtre dans Le
Roman la démocratie ?
N.
W. : La notion d’identité narrative vient bien entendu
de Paul Ricoeur. L’identité narrative, c’est l’identité individuelle
ou collective qui se construit à travers les récits qu’on reçoit
et les récits qu’on fabrique. A ce titre, le roman au XIX° siècle
est la forme où se joue et se forge l’identité narrative de la
démocratie. La démocratie s’y raconte comme contrat travaillé
par le désir. Or l’identité narrative de la démocratie devient
rapidement une identité de crise. La démocratie se donne à elle-même,
à travers ces récits en crise et ces récits de crise, le récit
de sa propre défaillance, sinon de sa propre faillite. Ce qu’on
appelle « la crise du roman » est aussi une crise de
la démocratie interne au roman. Le contrat social est lui-même
une fiction théorique, que la démocratie s’est donné comme mythe
fondateur. Il fonde la société démocratique, mais la société est
différente du mythe. Le contrat marche et ne marche pas tout à
la fois. En ce sens, la crise de la démocratie est indissociable
de la démocratie elle-même. Le roman de crise insiste sur les
impasses du modèle contractuel en développant toute une série
d’hypothèses critiques. Par exemple, Gide et Barrès poussent à
bout l’hypothèse de l’individualisme démocratique, en inventant
des fictions solitaires, (le fameux « roman célibataire »)
où l’individu ne contracte qu’avec lui-même. Cette activité critique
n’est pas nécessairement liée à un moment de crise aiguë de la
démocratie. Zola met en cause l’adhésion volontaire à la société
de fiction à un moment où, historiquement, la démocratie
semble prouver son efficacité dans les domaines économique et
politique. A l’inverse Camus, avec La peste réhabilite
le récit contractuel, alors que la démocratie occidentale est
assise sur ses ruines. Mais il est vrai que la crise du roman
contractuel a tendance à s’accentuer quand la crise de la démocratie
elle-même s’approfondit.
A.
P. : Vous repensez la notion de roman à thèse proposée
par S. Suleiman, notamment lorsque vous interrogez la place de
la fiction narrative au tournant du siècle. Cela vous permet
d’affirmer, par exemple, que Les Déracinés
est un roman idéologique…
N.
W. : En fait, Susan Suleiman repère un phénomène nouveau
dans le rapport de la fiction narrative à ses propres fonctions
axiologique et idéologique. Mais à mon avis, elle ne le nomme
pas avec exactitude en parlant de « roman à thèse ».
Le roman à thèse est un mauvais roman démonstratif où l’autorité
fictive s’est répandue dans des proportions excessives et avec
ostentation. A l’époque où l’expression est apparue, le roman
à thèse avait déjà une image négative, et renvoyait à ce type
d’échec esthétique.
Or
ni l’expression ni la définition du roman à thèse ne suffisent
à dégager la spécificité d’une œuvre telle que le Roman de
l’énergie nationale de Barrès,
où la constitution d’une nouvelle autorité narratoriale est liée
à l’émergence de l’idéologie moderne. Hannah Arendt définissait
tout simplement l’idéologie moderne comme étant la logique d’une
idée. C’est cette logique qu’on trouve à l’œuvre dans Les
déracinés. Si on cherche à déterminer ce qui fait l’originalité de
cette formule narrative, on repoussera l’idée de roman à thèse
au profit de celle d’écriture autoritaire, le terme d’écriture
servant à désigner une politique de la narration Barrès lui-même
parlait de « roman idéologique ». L’important, dans
l’écriture autoritaire, est la nature de la thèse, plus que sa
présence. Or la thèse coïncide avec l’idéologie de la droite anti-républicaine.
C’est une des premières idéologies modernes, au sens où l’entend
Hannah Arendt.
A.
P. : Vous établissez une correspondance entre ce que vous
appelez « le contrat de lecture autonome », illustré
de façon exemplaire par l’œuvre de Virginia
Woolf, et le changement du contrat démocratique qui survient,
en Europe, après la Première Guerre mondiale. Pouvez-vous
revenir, pour les besoins de cet entretien, sur ce parallélisme
?
N.
W. : Sans entrer dans le détail des nouveautés apportées
par chacun, on peut en dégager le sens général en termes de politique
de la narration. Chez Virginia Woolf comme chez d’autres romanciers,
le retrait du narrateur exerçant une autorité, les défaillances
de l’autorité narratoriale, ont pour effet de fournir au lecteur
un accès libre au monde du roman. Le monde du roman est un
monde autonome qui se construit avec ses propres ressources et
s’offre de lui-même au lecteur, sans contrôle narratorial strict
ni consignes de lecture rigides. En contrepartie, le lecteur doit
renoncer à certaines garanties comme la garantie du sens clair
et certain de l’histoire racontée. Dans le même temps, le face
à face égalitaire de l’auteur et du lecteur est interrompu. Chacun
tend à jouir solitairement de sa liberté dans le texte.
Ce
nouveau contrat tend à se répandre après la première guerre mondiale
et dans une période marquée par les débuts du fascisme. C’est
une époque où l’exigence d’autonomie des individus est confrontée
ou conjuguée à l’effondrement des garanties que le politique peut
maintenir dans une démocratie. Le contrat de lecture autonome
fournit un analogon de cette nouvelle configuration du contrat social,
sans contrainte forte mais
sans garantie certaine.
L’œuvre
de Virginia Woolf donne un aperçu de ces nouveaux enjeux. Virginia
Woolf invente un mode de narration par empathie. Le narrateur
semble accompagner de l’intérieur les mouvements de conscience
et les déplacements des personnages dans l’espace et le
temps de la fiction. Aussi a-t-il a pour vocation de s’effacer.
Tout se passe comme si la disparition du narrateur était programmée
et faisait partie du dispositif narratif lui-même. Le narrateur
enclenche la séquence narrative, puis il se retire…
A.
P. : Dans l’avant-dernière partie de votre ouvrage,
intitulée « Roman et totalitarisme », vous
posez la question de la langue chez Céline en termes de
« revanche de la voix du peuple ». Il me semble que
la « voix du peuple » se trouve déjà
à la base de ce que vous appelez le « contrat démocratique
». En quoi le recours aux sociolectes chez Céline
serait fondamentalement différent et moins « démocratique
» que la pratique du mélange et de la polyphonie
qu’on trouve chez Balzac ou Zola ?
N.
W. : C’est vrai que cela peut sembler paradoxal. Mais
chez Balzac ou Hugo, ou même Zola, la voix du peuple acquiert
un droit de représentation dans la langue littéraire, à côté des
autres voix, et dans un dialogue avec la voix du narrateur. Avec
Céline, la voix du peuple est seule, et elle crie. Bien sûr cela
évoque la démocratie, mais uniquement comme pouvoir du peuple,
pas comme contrat. Au début, j’avais employé le terme de « voix
d’en bas », mais mon éditeur m’a demandé de changer d’expression…